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Wanegaine Tching Tchong

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21 Novembre 2016 , Rédigé par Battì Publié dans #FLE, #Adosphère, #Stevenson, #HopeAcademy

Après un rapide topo sur l’école Gülen qui m’emploie, il va falloir que je vous raconte un peu le cravail.

D’abord ça a mal commencé. Nous étions quatre profs de français, quatre nouveaux. L’école n’arrive pas à garder ses Français, le roulement est constant, ça désole tout le monde. Sur les quatre, il y en a un qui s’est barré au bout de trois jours. Personne ne sait pourquoi. Alors l’école a cherché un remplaçant, et ça a pris du temps. Donc on a fait à trois le boulot de quatre. J’ai donc démarré à 29 heures par semaine, dans une école nouvelle, une vie nouvelle, avec des gamins nouveaux, des bouquins nouveaux, et une tonne de formalités à remplir au boulot. Ils sont très branchés paperasse, à mon école. En décodé, j’étais submergé, comme mes collègues.

Ceci dit, j’ai découvert un petit monde bien sympatoche, de gamins venant de toute la planète, et aux niveaux de français divers et variés.

Très divers et très variés, même.

En gros, on a

  • des débutants complets, du grand classique
  • des faux débutants, pas beaucoup, mais ils sont là. (on appelle « faux débutants » les gens qui ont des compétences très limitées, mais qui ont quand même déjà fait un peu de français)
  • des gamins francophones, dits « natifs ». (grosse connerie : personne ne nait en parlant une langue)

La catégorie « francophones » se divise elle-même en deux sous-catégories :

  • ceux qui parlent couramment français et savent l’écrire (ils sont peu nombreux)
  • ceux, majoritaires, qui parlent couramment français mais ne savent pas l’écrire. Ils l’écrivent soit mal, soit très mal, soit abominablement mal.

Ces derniers constituent une population que je rencontre pour la première fois. Ils connaissent parfaitement le français, utilisent des expressions idiomatique, de l’argot, saisissent l’humour et les jeux de mots... mais écrivent une espèce de porte nawak non seulement complètement faux, mais qui en plus ne semble suivre aucune logique.

Un exemple ?

Ok, un exemple.

Je suis en classe avec ce public, donc. Ma classe de cinquième, en l'occurence. Ils parlent comme vous et moi, mais je suis obligé de leur faire étudier la conjugaison du verbe être. Oui, du verbe être au présent.

J’en ai un qui m’écris ça :

je soui

tu est

il ét

nous étons

Penché au dessus de son épaule, je l’arrête. Pour les trois premières personnes, passe encore : au moins il a à peu près une transcription phonétique. Mais le nous !

  • Pourquoi tu écris nous étons ?
  • C’’est pas ça ?
  • Mais non ! Comment tu dis, quand tu parles ? Je suis, tu es, il est... ?
  • Nous sommes.
  • Bah oui ! Écris sommes, il sort d’où ton étons ?
  • Mais je sais pas comment on écrit sommes.
  • On s’en fout, mais au moins écris un truc qui sonne comme la bonne conjugaison.

Alors il a écrit nous som. Et bordel, j’ai été obligé de lui dire que déjà c’était mieux. Tu rends compte ?

Donc j’adapte mes cours. On bosse avec une méthode qui s’appelle Adopshère. Ils en sont au volume 1. Le volume 1, putain de nom de dieu de bordel à couille ! J’ai vite réalisé que le livre n’était pas du tout adapté à leurs besoins : ils torchent les leçons en deux-deux, c’est de la rigolade pour eux. Tu m’étonnes, c’est une méthode de français langue étrangère. Pour les étrangers, pour les gens veulent apprendre le français. Alors qu'eux le parlent à la maison.

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Le diagnostic étant fait, j’ai prévenu mes supérieurs hiérarchiques. Dont le responsable académique, un maniaque, qui ne parle pas un mot de français.

  • Monsieur F., je vais délaisser Adosphère, c’est pas pour eux, ça répond pas à leurs besoins.
  • Ah. Mais... mais c’est la méthode de l’école.
  • Oui, mais c’est pas destiné à ces gamins. C’est bien pour tous les petits Srilankais, Afghans, Turcs et autres qui découvrent la langue. Les miens, là, ils ont besoin de lire, d’écrire. Pas d’écouter des audios de trente secondes suivis de quatre questions en vrai ou faux.
  • C’est... je... arg... il fait chaud, non ? je vais ouvrir la fenêtre... Vous... mais il faut continuer avec Adopshère, c’est leur livre... c’est le livre de l’école.
  • Bon. On continue avec Adosphère. On va finir ces livres, ça fera classe sur leur progression. Mais je vais apporter autre chose, d’autres contenus, d’autres taches. Adaptés à la classe de cinquième.
  • Ah. Bon, pourquoi pas ? ... Excusez-moi, je me sers un verre d’eau. ... Bien, je vous fais confiance. Mais vous finissez Adosphère, hein ?
  • Oui, promis, on va bien faire tous les modules, dans l’ordre, tout comme il faut.
  • Bon, bon. Très bien, alors.
  • Et je vais leur faire lire un roman, aussi. On va l’étudier en classe.

Là, notre dialogue s’est interrompu quelques instants, le temps pour moi de mettre monsieur F. en position latérale de sécurité et d’appeler l’infirmière. Il a repris connaissance assez rapidement.

  • Un roman ? En classe ? Mais que... comment...
  • Ils le liront à la maison, genre « pour lundi prochain, lisez le chapitre huit », puis en classe on parlera dudit chapitre.
  • Ah. Il fait un froid aujourd’hui, je vais fermer la fenêtre. Bon, et vous comptez leur donner des photocopies du livre ?
  • Non, ils vont acheter le livre, dans la même édition, pour faciliter le boulot.
  • Oui, acheter le livre. Bien sûr. Un chacun, donc ?
  • Un chacun, oui, ça sera plus pratique.

Quand il a terminé de vomir dans sa corbeille à papier, il m’a donné son feu vert.

Il est gentil, monsieur F., mais il est super à cheval sur les procédures, sur les formes, il veut que les étudiants commencent un nouveau livre à la rentrée et que le livre soit fini à la fin de l’année scolaire, il aime qu’un prof n’ait que des débutants ou que des avancés...

Il aime que tout soit bien parallèle.

Moi... bah je suis pas trop parallèle, on va dire.

À chaque fois qu’on se rencontre dans les couloirs et que nos regards se croisent et qu’on se salue, j’ai l’impression qu’il va se mettre à pleurer.

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C’est ainsi que mes cinquièmes vont progressivement transiter d’une méthode de FLE vers du français pour collégiens français. On a déjà fait une première étape avec de la poésie. Ils ont souffert, mais j’ai vu chez eux une franche satisfaction d’apprendre des choses nouvelles. Sonnet, quatrain, tercet, les types de rimes... « Ouais m’sieur, on va pouvoir frimer avec tous ces trucs compliqués ! » Ça venait du cœur.

Et après les vacances de Noël, ils vont lire L’Île au trésor. Ça sera leur tout premier roman et ils vont probablement avoir des migraines. Mais longue et sinueuse est la route de l’ascension vers le savoir.

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mareum 21/11/2016 12:32

Mais tu te rends compte, j'ai 61ans et j'ai pas lu l'île au trésor !!!!

Battì 21/11/2016 13:27

Il n'est jamais trop tard. :)