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Wanegaine Tching Tchong

Alerte à la recrudescence

12 Juin 2014 , Rédigé par Battì Publié dans #Sinostand, #Suicide, #Média, #Foxconn, #Corruption, #Décryptage, #Effet Werther

Pour vos beaux yeux, une traduction en provenance de Sinostand, l'excellent blog (en anglais) d'Eric Fish.

Il est très bon, Eric Fish, au sujet de la Chine. Il sait de quoi il parle.

Au sujet des 25 ans de Tiananmen, il a écrit "Montrer une photo du tankman à un jeune chinois, c'est comme montrer la photo suivante à un jeune américain".

Et vous ? Vous connaissiez ?

Et vous ? Vous connaissiez ?

Comme d'hab pour les traductions, j'ai fait de mon mieux. J'ai ajouté les intertitres et les images. Certains hyperliens sont d'origine, d'autres sont de moi.

Enjoy !

Tendances bidons : les recrudescences de suicides

En psychologie, il existe un phénomène connu sous le nom de « flot de disponibilité » (NDT : availibility cascade), quand une chose complexe et difficile à expliquer est élucidée de façon très simple et perspicace ; peu importe que ce soit faux. Mais du fait même de la simplicité de l’explication et de sa plausibilité, tout le monde (y compris les leaders politiques et les journalistes) s’y accroche, créant un cycle auto-confirmé de croyance erronée. Peu de sujets prêtent autant le flanc au « flot de disponibilité » que les vagues de suicides.

En Chine, on en fut témoin une première fois dans l’usine Foxconn en 2010, quand 14 ouvriers se sont suicidés (Libération, Le Monde, Le Figaro), supposément à cause de leurs « terribles conditions de travail » (une histoire qui a été à nouveau sortie des cartons l’an dernier). Cette année-là, les médias ont commencé à recenser les suicides et des centaines d’articles se demandaient si les gens pouvaient en bonne conscience continuer d’acheter des produits Apple. Peu importait que statistiquement, étant donné que l’usine employait plus d’un million de personnes, vous aviez 16 fois plus de chance de vous suicider si vous étiez un américain moyen vivant dans le Montana.

Alerte à la recrudescence

Puis des journalistes ont remarqué que quatre cadres exécutifs de médias chinois s’était tués en quelques mois. Cela déclencha « la supposition que ces incidents tragiques pouvaient être liés à l’actuelle campagne anti-corruption menée par Pékin », à en croire un de ces canaux d’information. Peu importe qu’il y ait plus de 300 000 journalistes chinois rien que dans les agences d’état (auxquels il faut ajouter ceux des médias privés), et que le taux de suicide en Chine soit de 22 pour 100000 habitants (12/100 000 aux USA).

Des chiffres fluctuants

Il apparaît désormais qu’un nouveau « flot de disponibilité » est en train de se développer ; celui-ci suggérant que les officiels chinois se suicident massivement à cause de la pression mise par la campagne anti-corruption lancée par Xi Jinping. Il n’y a pas consensus quant au nombre de suicides. Le Wall Street Journal dit qu'il y en a eu 23 l’an passé. Puis cette semaine, le New York Times a dit que c’était « au moins quinze » au cours des 18 derniers mois. Quoiqu’il en soit, ces chiffres sont pour le moins ridicules si on tient compte du fait qu’il y a 7 millions de fonctionnaires en Chine.

Alerte à la recrudescence

C’est Caixin qui semble en fait apporter la preuve la plus flagrante que quelque chose cloche quand on rapporte que les suicides ont plus que doublé, passant de 21 en 2012 à 48 en 2013. Et c’est là qu’on trouve le vice fondamental dans cette réflexion. Ces chiffres sont basés sur des articles de presse, pas sur des statistiques empiriques. L’article disait : « De plus en plus d’officiels se suicident, si on peut considérer les articles de presse comme des indicateurs ». Ils n’en sont pas.

Tu vois ? Regarde ! Tu vois ?

C’est là le défaut de cette supposée « vague de suicides », car c’est seulement une fois qu’un déluge de récits a été réalisé que les gens commencent à y prêter attention, comptant les suicides et les signalant. Si on sait par exemple qu’il y a eu au moins 14 suicides chez Foxconn en 2010, c’est parce que les gens se montaient la tête et connectaient chaque nouveau mort au scénario établi. Mais on n’a pas la moindre idée du nombre de suicides chez Foxconn en 2008 parce qu’à l’époque, cette histoire n’existait pas et ne suscitait aucun rapport d’info. C’est la même situation aujourd’hui avec les cadres du Parti. On ne sait pas vraiment combien d’officiels se suicidaient il y a cinq ans, mais si quelqu’un se suicide aujourd’hui, vous pouvez être certain qu’il deviendra une statistique venant conforter le scénario. Il est très facile de trouver des « vagues de suicides », et à peu près partout, dès que vous commencez à en chercher.

L’ironie, c’est que cette couverture médiatique des suicides peut jouer un plus grand rôle en les provoquant, encore plus que n’importe quels autres facteurs supposés sur lesquels on enquête. Il est avéré que la publicité des cas de suicides encourage les « copieurs » (c'est l’effet Werther). David Phillips, un des plus grands sociologues à avoir étudié ce phénomène, expliquait au New York Times en 1987 que « entendre parler de suicide peut donner aux plus vulnérables une impression d’avoir l’autorisation de passer à l’acte ». L’illustration la plus célèbre fut la mort de Marylin Monroe en 1962, qui fut suivie par une hausse de 12 % des suicides aux USA.

Alerte à la recrudescence

Cet effet a été observé en Chine également. Après les suicides chez Foxconn en 2010, des chercheurs de Hong Kong et d’Australie ont découvert qu’il y avait eu une brève période de hausse anormale des suicides. Ce n’était pas dû aux conditions de travail pénibles, mais à la couverture des médias de Pékin ainsi qu’à la rapide circulation de l’info au sein même de l’entreprise Foxconn qui a influencé les « copieurs ».

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?

En tout cas, qu’il s’agisse d’ouvriers, de journalistes ou de cadres, nous allons devoir assister à des douzaines, voire des centaines de nouveaux suicides au sein de ces groupes avant qu’on ne se dise que quelque chose cloche sérieusement. Quand on est en mesure de recenser des centaines de suicides ayant un dénominateur commun, il est tentant de supposer une tendance, de s’emparer de réponses satisfaisantes, puis de leur donner des proportions exagérées. Peut-être que le stress au travail est un facteur dans certains de ces suicides d’ouvriers, peut-être que la campagne anti-corruption met sous pression certains officiels et journalistes. Mais suggérer que le nombre de suicides au sein de ces groupes s’est envolé sur une courte période à cause d’un unique facteur est d’une stupidité flagrante. L’année dernière, j’ai discuté avec Michael Phillips, psychologue canadien et directeur exécutif du Centre de Prévention du Suicide de l’OMS à Pékin. « L’idée circule qu’il y a une unique cause de stress qui cause le suicide » m’a-t-il dit. « Mais le suicide est toujours le résultat de plusieurs facteurs – sociaux, génétiques et psychologiques. La presse aime les réponses simples à des problèmes complexes ».

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Florian 11/07/2014 23:01

Dit; c'est quoi la photo du début de l'article ? Laisse pas traîner le suspense comme ça ...

Battì 12/07/2014 03:07

C'est une photo prise après la fusillade de l'université de Kent State, en 1970. Pour une fois, ce ne sont pas des adolescents sociopathes qui ont tiré dans le tas.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fusillade_de_Kent_State_University