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Wanegaine Tching Tchong

Credo

20 Août 2014 , Rédigé par Battì Publié dans #Presse, #Traduction, #Mao, #Bouddhisme, #Christianisme, #Religions

Comme je ne peux pas passer tout mon temps entre la plage et le bistrot, j'ai traduit à la bonne franquette un article du Huffington Post, signé Mike Sheehan.

(en VO ici)

Credo

Pourquoi le Christ, Mao et Bouddha font leur grand retour en Chine

Le récit politique dominant dans la Chine d’aujourd’hui est celui d’un triomphe éclatant : des objectifs de croissance économique atteints, des pays rivaux dominés, des Jeux Olympiques parfaitement organisés. Toutefois, dans le récit d’un professeur de philosophie d’une prestigieuse université de Shanghai, beaucoup de ces victoires supposées se sont avérées creuses pour le peuple chinois.

« En apparence nous avons atteint nos buts, mais personne n’est heureux » explique au WorldPost ce professeur, qui répond au nom anglais de Luke. « Il n’y pas d’amour, pas d’espoir. Depuis plus de 100 ans, nous essayons de rattraper les pays occidentaux. Nous voulons la science, la technologie, la puissance militaire. Mais la chose la plus importante, c’est l’âme de la culture. L’esprit est basé sur l’âme, et nous avons perdu nos âmes. »

Luke, qui a demandé à ce que son véritable nom ne soit pas cité parce qu’il est membre d’une des nombreuses églises clandestines chinoises, n’est pas le seul à avoir ce souci concernant l’état spirituel de son pays. Converti au christianisme, il est un de ces toujours plus nombreux chinois qui se tournent vers diverses fois alors qu’ils sont aux prises avec ce qu’ils considèrent comme un abysse moral béant au sein de la société.

« Aujourd’hui, les gens ont peur de montrer de l’amour, peur d’être cibles de moqueries » se lamente Luke. « Cela signifie la fin de la société. »

La population chrétienne chinoise se développe à une vitesse qui soutient la comparaison avec l’impressionnante croissance du PIB ; des spécialistes prévoient qu’en 2030 la Chine comptera plus de chrétiens que n’importe quel autre pays au monde. Beaucoup de chinois sont en quête de réconfort au sein de croyances traditionnelles telles que le Bouddhisme et le Confucianisme, dans ce qu’ils décrivent comme une réaction à la transformation de la Chine agricole pauvre en une véritable centrale urbaine-industrielle. Mais d’autres ont également trouvé le réconfort spirituel dans un retour à l’idéologie communiste et voient Mao Zedong, l’ancien chef du Parti, comme un sauveur qui les aidera à restaurer les liens communs.

« Beaucoup de gens ressentent de nos jours la crise morale et spirituelle en Chine » a écrit un éditorialiste de la Revue de la Religion et de la Société chinoises, une nouvelle publication académique qui analyse le renouveau spirituel chinois. « Pour beaucoup de personnes, la base d’un futur meilleur pour la Chine est un renouveau spirituel ».

Pour beaucoup de chinois, les sujets de la foi et de l’âme ont longtemps été relégués au second plan depuis 1978, quand Deng Xiaoping a détourné la Chine de la poursuite de l’utopie communiste pour la diriger vers la construction d’une économie de marché moderne.

Pour le 120ème anniversaire de Mao.
Pour le 120ème anniversaire de Mao.

La promotion sobre et pragmatique des réformes économiques menée par Deng répondait à la Révolution Culturelle de Mao, un mouvement qui de 1966 à 1976 avait imposé la version maoïste du communisme et purgé la Chine de toute idéologie concurrente, du capitalisme au Confucianisme. Les fanatiques du mouvement ont désacralisé les temples bouddhistes et confucianistes qui avaient tenu lieu de socles de la spiritualité chinoise depuis des milliers d’années. Pendant ce temps, Mao publiait des manifestes idéologiques et présidait des manifestations massives qui l’élevaient à un rang quasi-divin dans les cœurs de beaucoup.

La Révolution Culturelle a volé à la Chine une décennie de développement, diabolisé les pratiques religieuses traditionnelles – et du même coup discrédité le Maoïsme au yeux de millions de personnes. Depuis, 35 années de réformes économiques ont plus que quintuplé les niveaux de revenus tant ruraux qu’urbains. Mais la Chine et sa population sont actuellement « au plus bas » selon Luke.

Quand on lui demande d’identifier ce plus bas de la société chinoise, Luke, comme beaucoup d’autres chinois, désigne la date du 13 octobre 2011. C’est le jour où Wang Yue, l’enfant de 2 ans de travailleurs migrants en Chine du sud, trainait derrière de la boutique de son père et s’est faite renverser par deux véhicules. Pendant sept minutes, elle a hurlé et saigné dans la rue tandis que 18 passants, tour à tour, ont délicatement contourné son corps sans l’aider. Jusqu’à ce qu’une femme qui triait les ordures ne se penche sur elle et l’emmène à l’hôpital où elle est morte 8 jours plus tard.

Tout avait été saisi par des caméras de surveillance, et cette glaçante démonstration d’indifférence à la souffrance humaine est devenue la deuxième vidéo la plus visionnée sur le web chinois cette année-là. Ce qui est devenu célèbre comme « l’incident de la petite Yue Yue » a déclenché une vague de quête spirituelle et de détresse au sein de la population chinoise, et a renforcé la conviction de Luke que la Chine avait besoin de la Grâce divine.

LA FOI À TÂTONS

Le voyage personnel de Luke vers le Christianisme avait déjà commencé quelques années plus tôt, après avoir été confronté à la douloureuse décision que prennent chaque année des centaines de millions de chinois : il a quitté sa femme et son jeune enfant et déménagé dans une autre province pour y obtenir un meilleur emploi. Son poste tant désiré de professeur de philosophie dans une grande université, il l’avait obtenu au prix d’un isolement personnel, et d’un mariage de plus en plus mal en point.

Luke a d’abord cherché du réconfort dans la pratique du Bouddhisme, mais dit qu’il a très vite été déçu par l’insistance des moines sur la hiérarchie et les donc cérémoniaux.

« J’ai pris un nom bouddhique, lu les livres, et pendant deux mois j’ai prié tous les jours, mais je ne trouvais pas la paix » se souvient Luke.

Il s’est alors tourné vers la tradition occidental du Christianisme, qu’il avait déjà rencontrée quelques années plus tôt dans les cours de philosophie. Après une courte période où il a adhéré à l’Église de la Triple Autonomie (autorisée par l’état), Luke a rencontré une communauté aimante et un véritable sentiment d’appartenance au sein d’une église clandestine.

Une église illégale à Donglu, dans le Hebei.
Une église illégale à Donglu, dans le Hebei.

« La relation entre frères et sœurs était pleine d’amour et chacun pouvait s’exprimer » dit Luke. « Ce n’était pas comme l’Église de la Triple Autonomie où seul le prêtre pouvait parler et tous les autres s’asseyaient et écoutaient ».

Il dit que le sentiment de signification et l’humilité qui lui sont venus suite à sa conversion ont transformé sa vie et son mariage, tout comme la façon dont il voit son pays et sa culture. Luke est persuadé que le Christianisme peut aussi aider la Chine à résoudre sa myriade de problèmes sociaux et mettre fin à la dérive spirituelle qui a suivi la Révolution Culturelle.

RETOUR AU ROUGE

Tous les dimanche matin, pendant que Luke adore le dieu chrétien dans une église-maison, Fan Huiming, 54 ans, assiste à sa propre messe au parc Jingshan, en plein centre de Pékin. Elle est à la fois fidèle, prêtre et membre de la chorale, chantant de tout son cœur la prière à une divinité différente : le président Mao Zedong.

« Que vous regardiez son règne, ses dessins, ses poèmes, sa philosophie, sa calligraphie... dans mon cœur il est tout simplement parfait » dit Fan. « Comme j’aime réellement le président Mao, en vraie Marxiste-léniniste, je ne renoncerai jamais à ma foi ».

La foi de Fan résulte de sa naissance dans des circonstances historiques uniques. Alors que l’Armée Rouge de Mao se rapprochait de Pékin et se préparait à déclarer la fondation de la République Populaire de Chine au cours de l’automne 1949, Fan est née dans la capitale de parents qui étaient fonctionnaires au sein du gouvernement nationaliste vaincu de Chiang Kai-Shek. De nombreux membres de sa famille purent s’enfuir vers Taïwan, mais la mère de Fan, enceinte, n’a pas pu faire le voyage et a donné naissance à Fan dans le tumulte du nouvel ordre communiste.

Fan Huiming au parc
Fan Huiming au parc

Ce statut d’enfant de Nationalistes – les ennemis jurés de Mao – allait tracasser Fan tout au long de sa vie. Malgré une dévotion fanatique à Mao et une haine venimeuse des Nationalistes, elle explique n’avoir jamais été autorisée à rejoindre le Parti Communiste. Mais ce qui lui faisait défaut en termes de références, elle l’a compensé par le zèle. Durant toute la Révolution Culturelle, elle a accumulé les souvenirs de Mao, mémorisé ses discours et lutté contre les capitalistes et tous les autres prétendus ennemis du prolétariat.

38 ans après la mort de Mao, elle retrouve toujours des camarades dévots de Mao au parc Jingshan tous les dimanches matins pour chanter des chansons « rouges », exhiber le portrait de Mao et haranguer les passants avec un microphone. Solide et sérieuse, Fan évite les danses « rouges » que beaucoup de ses comparses sexagénaires aiment tant, préférant plutôt tenir tête aux gens qui essaient de ternir l’image de Mao.

« De nos jours, il y a tant de personnes qui s’en prennent au président Mao » fulmine Fan. « Et je vous le dis : ce sont des gens qui reçoivent de l’argent du gouvernement américain ».

Sa défense passionnée de l’héritage de Mao prend ses racines dans des souvenirs d’enfance heureux de l’époque du règne du président, quand la vie quotidienne était imprégnée d’une sorte de spiritualité commune, dit-elle.

« L’ère de Mao Zedong, c’était sauver les âmes des gens, enseigner aux gens à lutter pour quelque chose de plus haut » dit Fan. « Les gens de cette époque s’engageaient vraiment corps et âme pour construire ce pays et suivre Mao Zedong ».

Fan dit se souvenir d’un temps où personne ne verrouillait sa porte la nuit, elle soutient qu’il se commettait plus de crimes en une journée en 2013 qu’il n’y en a eu durant les 27 années du règne de Mao. Dans son esprit, la Révolution Culturelle n’était qu’un accroc inévitable sur la route vers l’utopie communiste ; c’est avec la réforme économique que les choses ont commencer à devenir amères, dit-elle.

« Quand Deng Xiaoping a envisagé l’idée de laisser les gens s’enrichir, c’était tout simplement mauvais, et cela violait totalement le principe de base du mouvement communiste » explique Fan avec emphase. « Tout est en voie de privatisation. Nous n’avons plus l’idée de faire des choses pour le bien commun, pour le pays, pour servir le peuple. »

Au début des années 80, elle a écrit une lettre à Deng pour lui faire part de ses sentiments. Elle ne fut pas récompensée par une réponse du leader chinois, mais par une visite menaçante des agents de la sécurité d’état.

Pourtant, des décennies plus loin dans le mouvement qui a catapulté la Chine au rang de superpuissance, elle reste une fervente adepte des préceptes de sa jeunesse.

« Nous avons tant traversé, maintenant seule la pensée de Mao Zedong peut sauver la Chine » dit Fan. « Après tant d’années de réforme et d’ouverture, les gens sont plus que jamais isolés et sans espoir. »

L’adoration de Mao se retrouve le plus lourdement au sein des gens qui ont grandi durant la Révolution Culturelle, mais elle s’est aussi largement répandu dans la société durant les périodes de tension internationale. Pendant les manifestations anti-Japon des dernières années, les manifestants patriotes portaient fréquemment des portraits de l’ancien dirigeant, et chantaient « Longue vie à Mao ! »

Pour Fan et ses comparses, une fois absolue en Mao a transformé l’homme en quelque chose d’omniscient, aux pouvoirs divins, et dont l’esprit imprègne toujours le monde. Suite aux tornades destructrices qui ont dévasté le Midwest des USA pendant l’été 2013, elle avait écrit dans un message : « L’esprit du président Mao Zedong protège toujours les gens qu’il aime, les peuples du monde... Si le gouvernement américain commet le mal, alors les cieux réagissent ! De plus grosses tornades, de plus grosses éruptions volcaniques ! »

" Les révisionnistes sont des tigres de papier. "
" Les révisionnistes sont des tigres de papier. "

Sa vision est peut-être apocalyptique, mais depuis qu’elle est retraitée de son emploi dans l’industrie des bus longue-distance, Fan dit qu’elle est satisfaite de s’engager dans plus de petits actes de révolution, en portant son message aux gens du parc Jingshan chaque dimanche. A son grand désespoir, son fils est indifférent au message de Mao.

« À dire vrai, quand j’en parle à mon fils, il ne veut tout simplement pas s’impliquer dans la politique » dit Fan en passant son pouce sur un badge de l’époque de la Révolution Culturelle. « Il me dit toujours "Tout ça c’est du passé, arrête de parler de ça". Mais dans mon cœur, ça me rend vraiment triste. »

« En Chine, l’influence de la société est plus forte que celle de la famille. Peu importe quelle éducation mon fils reçoit à la maison, dès qu’il passe la porte, il se jette dans toute la pollution de notre société ».

Samantha Yang dans son bureau, à Xi'an.
Samantha Yang dans son bureau, à Xi'an.

LE BOUDDHISME COMME ÉDUCATION SOCIALE

Dans la ville centrale de Xi’an, foyer des guerriers de terre cuite, Samantha Yang a eu plus de chance en partageant sa nouvelle spiritualité avec son fils, Leo. Yang dirige sa propre école d’anglais à Xi’an, et la pression financière de l’école, combinée à ses luttes de mères célibataires, l’a amenée au bouddhisme.

Yang a grandi sans grosse influence spirituelle dans sa vie, et elle a quitté sa ville natale de Xi’an après ses études pour chercher du travail sur l’île méridionale de Hainan. Après avoir travaillé comme vendeuse pour une entreprise de cosmétiques, elle est rentrée et a créé sa propre école d’anglais en 2002.

Credo

« Pendant longtemps je me suis pris pour une Superwoman » se souvient Yang. « Je pensais pouvoir tout faire ».

« Quand j’ai lancé mon école, il y avait tant de pressions dans ma vie. En 2006 nous avons créée un cours d’été et perdu 200 000 yuans, ce qui fut vraiment dur à encaisser. J’ai essayé de lire de la philosophie, j’ai même jeté un œil à ces livres Chicken Soup (NDT : non-traduits en français) mais aucun ne m’a convenu. »

La révélation spirituelle de Yang a eu lieu quand un ami l’a emmenée dans un monastère bouddhiste dans un village à la périphérie de Xi’an. Pendant un de ses premiers repas au monastère, elle fut fascinée par le refus des pratiquants de gaspiller le moindre gramme de nourriture. Quand elle a laissé sa tranche de pastèque presque mangée sur un plat, la plus vieille des femmes qui débarrassaient a mâché les dernières lamelles roses sur la pelure de pastèque de Yang.

Cette humilité et cette simplicité ont conquis Yang. Elle dit maintenant pratiquer le bouddhisme pas seulement parce qu’il lui apporte la paix, mais aussi parce qu’elle le voit comme un « système d’éducation sociale » pour la société chinoise. La religion prône une sérénité et une humilité qui tranchent avec le désir frénétique des gens d’accumuler des richesses à tout prix. Cette attirance a nourri ce que beaucoup disent être un renouveau bouddhiste en Chine, des enquêtes révélant qu’un tiers des chinois se considèrent comme bouddhistes.

Selon Yang, la culture chinoise traditionnelle s’érode depuis 1919, quand la manifestation des étudiants nationalistes, connue sous le nom de Mouvement du 4 Mai, a rejeté la faute de la domination par les puissances coloniales sur la tradition confucianiste chinoise. Elle considère que ces attaques contre le patrimoine antique chinois ont détruit quelque chose de fondamental dans la culture.

Yang et son fils ont approché le Bouddhisme de façons différentes. Alors que Leo ne visite que rarement les monastères, Yang a remarqué chez son fils un nouveau sang-froid, malgré l’environnement sous haute pression des lycées chinois. Yang s’est mise au chant et à la méditation au monastère pour nettoyer son esprit des « sauvages idées d’opulence » qui imprègnent la société chinoise contemporaine.

Cherchant l’origine de son voyage spirituel, Yang repense à sa grand-mère, une paysanne qui n’avait jamais abandonné la multitude de croyances anciennes chinoises.

« Ma grand-mère était très ouverte à la croyance » dit Yang. « Elle était prête à adorer n’importe quoi, n’importe quel dieu dont elle pensait qu’il avait du pouvoir. Je pense que c’est peut-être elle qui a planté la graine de ma foi. »

La simplicité et la communauté que Yang a trouvées dans son monastère lui donnent l’espoir que la Chine peut être sauvée de ce qu’elle décrit comme un authentique état d’anarchie éthique. Sa foi a pris une forme différente de celles de Luke et Fan, mais en cherchant une boussole morale pour naviguer sur le tumulte de la Chine moderne, ils ont tous tracé leur propre voie vers le salut personnel et la rédemption sociale.

« Le destin de la société occidentale est une comédie, mais en Chine c’est une tragédie : sans espoir, sans but, sans sens » dit Luke. « Nous pouvons changer le destin de la Chine en une comédie. »

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