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Wanegaine Tching Tchong

Le complexe du voisin jaloux

12 Décembre 2014 , Rédigé par Battì Publié dans #Rui Chenggang, #CCTV, #Zhou Xiaoping, #USA, #Société, #Traduction, #Emigration, #Guerre froide

Rui Chenggang

Rui Chenggang

Les rares, les riches : les chinois qui aiment l’Oncle Sam

Ils voient toujours les USA comme le phare de la démocratie, tandis que les jeunes urbains préfèrent canaliser la colère de Pékin.

La procédure en cours contre Rui Chenggang, ancien présentateur de CCTV (la télévision publique chinoise), continue à connecter les suspects dans un large coup de balai ; le dernier en date, un professionnel des relations publiques apparemment lié à M. Rui, a été annoncé le 17 novembre. Au mois de juillet, la chute du patriote mais cosmopolite M. Rui – et l’ascension du nouveau et plus monastique porte-étendard du nationalisme Zhou Xiaoping – a mis en lumière une profonde division au sein de la société chinoise, opposant ceux qui n’aiment pas les États Unis de façon réflexe, et ceux qui soutiennent le pays et les aspirations démocratiques qu’ils lui prêtent. Dans les deux cas, la façon dont ces groupes voient les USA fait office de test de Rorschach quant à ce qu’ils ressentent au sujet de leur propre pays.

Zhou Xiaoping
Zhou Xiaoping

Ce fut une véritable déchéance pour M. Rui, dont la success story de jeune icône médiatique, patriote et bilingue se disant proche des grands de ce monde (...) eut un retentissement énorme. (...) Après qu’il est tombé en disgrâce durant l’été, le Quotidien du Peuple, l’organe de presse du Parti, a mis en ligne un court article qui disait : « M. Rui n’a pas le monopole du patriotisme. Les seuls critères de son crime et de son châtiment doivent être des preuves et le la loi ; cela n’a rien à voir avec le patriotisme. » En l’occurrence, le visage actuel du patriotisme est un autre jeune homme, M. Zhou, un blogueur de 33 ans qui fit son apparition sur la scène nationale le 15 octobre, quand le président Xi Jinping le cita en exemple pour diffuser « sur le web une énergie positive » lors d’une conférence prestigieuse à Pékin. Le travail de M. Zhou se concentre sur la rationalisation du Parti et de ses accomplissements, mais les États Unis sont un thème récurrent. Par exemple, M. Zhou minimise la corruption en Chine en disant que la situation n’est pas meilleure aux USA. Il est également l’auteur de billets populaires sur internet, tels que « Les 9 défaites par KO des USA dans la Guerre froide contre la Chine » ou « Les rêves brisés des USA. » Tout est dans les titres.

(...)

Le complexe du voisin jaloux

Aussi balourdes et faiblardes qu’elles soient, les observations combattives de M. Zhou au sujet des USA reflètent une nouvelle tendance chez les jeunes chinois, qui croient en un monde où la Chine a quasiment pris place sur le siège conducteur, seulement retenue par les États Unis. M. Zhou est un parfait exemple du néo patriotisme chinois, mais aussi un des plus extrêmes. Le fait qu’il ait été publié dans l’édition du 21 novembre du Quotidien de l’Armée de Libération du Peuple, et qu’il soit intervenu le même jour à la conférence mondiale du web en Chine (...) sont des signes clairs de soutien officiel. Par le biais de la promotion de M. Zhou en tant qu’individu, bien sûr, les décideurs cherchent à lancer et motiver un plus grand nombre de jeunes chinois comme lui.

L'ambassade de Chine à Belgrade (1999)

L'ambassade de Chine à Belgrade (1999)

Le patriotisme est le but principal et la mission de ces futures recrues du gouvernement, néanmoins il s’agit d’un patriotisme qui ne peut pas s’enlever les USA de l’esprit : la révélation de M. Zhou, comme il le rappelle dans son article du Quotidien de l’Armée de Libération du Peuple, eut lieu en 1999 quand les USA ont bombardé l’ambassade de Chine à Belgrade. Le succès de M. Zhou repose dans sa volonté de véhiculer les pensées de Pékin, en faisant très simplement état de ses sentiments vis-à-vis de Washington – en tant que tyran, rival et menace – sentiments que Pékin ne peut exprimer publiquement tant les économies des deux nations sont devenues de plus en plus interdépendantes.

Le complexe du voisin jaloux

Il en va différemment des élites chinoises que M. Rui a fréquentées, au sein desquelles les soutiens aux USA sont plutôt faciles à trouver. Là aussi, la façon dont sont perçus les USA est directement liée à la façon dont est vue la Chine ; Washington est le phare en lutte de la démocratie, tandis que Pékin est un régime autoritaire qui essaie de gagner du terrain. Mais l’opinion des élites, tout comme leurs déclarations de revenus, sont plutôt rares dans un pays de 1,3 milliards de citoyens où le coefficient de Gini s’établit à 0,74 ce qui signale un niveau d’inégalité dangereusement haut.

" Youpi ! on est diplomés de Columbia ! "

" Youpi ! on est diplomés de Columbia ! "

Bien sûr, pour la plupart des riches familles chinoises, les USA sont plutôt une destination plaisante pour émigrer, et pas un point de repère idéologique. Une étude, publiée au mois de septembre par la société gestionnaire de patrimoine Barcays Wealth et l’entreprise d’études de marché basée à Londre Ledbury Research, montrait qu’environ la moitié des millionnaires chinois prévoyaient de quitter la Chine sous cinq ans. Et selon une enquête du Hurun Research Institute (une entreprise qui suit les tendances et évalue les fortunes des riches chinois) du mois de juin, les États Unis sont la destination d’émigration incontournable pour les millionnaires chinois, qui citent l’éducation de leurs enfants, la peur de la pollution ainsi que les problèmes de sécurité alimentaire comme principales causes de leurs volontés de départ.

Pékin - Des enfants atteints de maladies respiratoires

Pékin - Des enfants atteints de maladies respiratoires

Que le penchant pro-US des élites ait une source idéologique ou matérielle, cela revient au même pour ceux qui ont choisi – ou pas – de rester, et tout particulièrement pour la masse humaine de ce pays qui ne peut se permettre d’envoyer ses enfants à l’étranger, d’installer de couteux purificateurs d’air dans chaque pièce, ou de manger bio. Pour eux, l’hostilité envers le « un pourcent » de chinois mène naturellement vers une animosité subconsciente envers les États Unis. La femme de M. Pan, Zhang Xin, une milliardaire de plein droit, a bien exprimé cet antagonisme dans une interview accordée à 60 minutes en mars 2013 : « Pour les chinois de Chine... si vous me demandez ce que tout le monde désire ardemment, ce n’est pas la nourriture, ce n’est pas un domicile. Tout le monde espère la démocratie. » Ses observations, une perception profondément erronée du pouls national, ont été instantanément prises pour cible sur le web. Le commentaire d’un célèbre écrivain indépendant – « La démocratie c’est bien, mais ils l’ont bousillée » – a été partagé 4000 fois sur Weibo, le Twitter chinois. Un autre notait que M. Zhang n’est pas représentative de ses concitoyens ordinaires, ajoutant que « la plupart des chinois espèrent une vie confortable et ne plus s’inquiéter de survivre. » Et quand elle et son mari Pan ont rendu publique une donation de 15 millions de dollars à l’université de Harvard en juillet, certains ont dit que cet argent aurait dû aller aux écoliers chinois démunis qui « espèrent tant la démocratie ».

Le complexe du voisin jaloux

Parmi la grande majorité des chinois, ceux qui ont bénéficié des décennies de réformes du marché ont découvert un sentiment de fierté nationale renouvelé grâce aux influences économique et politique grandissantes de Pékin. La popularité du slogan « En 1949, le socialisme a sauvé la Chine ; en 1979 le capitalisme a sauvé la Chine ; en 1989 la Chine a sauvé le socialisme ; et en 2009 la Chine a sauvé le capitalisme » avant même l’époque des médias sociaux est un bon indicateur. Avec comme président l’homme fort M. Xi, un étalage d’initiatives ambitieuses et une économie vitale pour toute la planète, certains croient que l’émergence de la Chine ne se fera qu’au coût d’une détérioration de la relation avec les USA, alors que les accrochages avec Washington ne cessent de s’envenimer.

Manoeuvres militaires annuelles nippo-US (2013)

Manoeuvres militaires annuelles nippo-US (2013)

Bien que ceux-ci soient complexes et délicats, il n’empêche que la Chine a un regard plus équilibré sur les États Unis aujourd’hui que jamais au cours du siècle précédent, détruit par les guerres, les révolutions et les contre-révolutions. Les décideurs sont devenus plus calculateurs et habiles pour traiter avec les américains, tandis que les élites chinoises, particulièrement la communauté du business international, ne montrent que peu d’hostilité. Les commentaires les plus sévères viennent de la classe moyenne urbaine, qui voit la Chine comme une superpuissance en devenir qui essaie de mettre son influence politique et culturelle au niveau de sa puissance économique, mais qui voit les USA en travers de ce chemin.

Le complexe du voisin jaloux

Et quelque part entre les deux, il y a la majorité silencieuse de la Chine urbaine ou rurale, ceux qui sont soupçonneux envers la politique du « pivot » vers l’Asie du président Obama, mais qui méprise également la censure chinoise sur les émissions télé américaines ou les plateformes internet ; ceux qui s’opposent aux ingérences US dans les affaires chinoises mais restent sceptiques face aux accusations sans fondement ; qui se fichent que les américains fassent la guerre où que ce soit pendant que Pékin persiste dans sa fièvre dépensière ; qui fustigent les maux sociaux profondément enracinés mais apprécient le numéro de Tigrou et Winnie l’Ourson joué par M. Obama et Xi ; ceux qui voient de graves problèmes se profiler pour les deux pays, mettant en péril aussi bien le Rêve chinois que le Rêve américain.

Ici, comme aux États Unis, le secret du bonheur c’est d’arrêter de se demander comment la famille Jones s’en tire et de se concentrer sur son propre chez soi. Pour que la Chine devienne une superpuissance pour de bon, elle devra se pencher sur ses propres problèmes plutôt que projeter ses tensions internes sur des protagonistes extérieurs. La Chine, qui continue de lorgner sur la prospérité US, n’en est clairement pas encore là.

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