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Wanegaine Tching Tchong

Tout ce qui brille

22 Février 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #CCTV, #Nouvel An, #Traduction, #PCC, #Propagande, #Fêtes

Le 19 février, à part l’anniversaire de ma petite sœur, c'était aussi le Nouvel an lunaire. À la télé, c'est le gala du Nouvel an, une institution chinoise.

Pour mieux comprendre, traduction d'un article de Foreign Policy. L'original est ici.

Tout ce qui brille

Pourquoi 700 millions de personnes continuent à regarder le gala du Nouvel an, alors qu'il est nul.

Rachel Lu - 18 février 2015

Le gala du Nouvel an, diffusé en direct le 18 février sur la Télévision Centrale Chinoise (CCTV), est un spectacle de variété de quatre heures et demi, incluant chanson et danse, sketches, magie, acrobatie, et apparitions de célébrités. Le spectacle célèbre le Nouvel An lunaire, aussi appelé Fête du printemps, la plus importante fête familiale du pays. Chaque année à cette époque, des centaines de millions de personnes vont effectuer un total de 3,6 milliards de voyages – la plus importante migration humaine annuelle au monde – pour se réunir sur des canapés en famille, manger des raviolis, et regarder le gala du nouvel an. En 2014, environ 704 millions de personnes ont regardé l’émission en direct – et ce fut une petite année en terme d’audimat. (NdT : l'audience a encore baissé cette année)

Tout ce qui brille

Les gens qui voient le gala pour la première fois, ou pour la trente-deuxième fois depuis la première édition en 1983, le trouvent généralement tape-à-l’œil, exagéré, et schizophrène dans sa quête d’être tout à la fois, pour tout le monde à la fois. Les numéros visant à plaire à toutes les catégories de la population – opéra pour les vieux, danse de rue pour les ados, chœurs militaires pour les soldats – sont mélangés avec une logique narrative digne du spectacle de fin d’année d’un lycée.

Photo bidon
Photo bidon

Mais le gala n’est pas destiné à un visionnage analytique et lucide. La plupart des familles chinoises le suivent tout en terminant les innombrables plats de fête, en engloutissant de l’alcool de riz, et en picorant mécaniquement des bonbons, des cacahuètes et des graines de tournesol. Le spectacle sert surtout de bruit de fond pendant que les gens se livrent à leurs activités de vacanciers, papotent, jouent au mah-jong, répondent aux coups de fil de bonne année, et surveillent les enfants gavés de sucre, le tout en écoutant les pétards qui explosent dans l’air hivernal.

« Voilà, bonne année et mort au Japon. »
« Voilà, bonne année et mort au Japon. »

Même si seule une petite partie des centaines de millions de téléspectateurs est attentive, le gala offre quand même au Parti Communiste Chinois la meilleure des chances de présenter une nation prospère et harmonieuse. La quantité de travail investi dans le gala est ahurissante – chaque année, une équipe spéciale de CCTV passe trois à six mois à préparer le spectacle et mettre en place plusieurs essayages pour les milliers de participants au spectacle, ainsi qu’à préparer un enregistrement de secours au cas où la retransmission en direct partirait en sucette.

Tout ce qui brille

En vertu de quoi le gala est le pire du divertissement par comités. Mais s’il est aisé de voir cette extravagance télévisuelle comme de la propagande faisant fi des réalités plus sombres de la société chinoise, le spectacle est aussi complexe et révélateur. Voici cinq découvertes surprenantes à l’issue du gala de cette année.

Negmat Tahman
Negmat Tahman

Les minorités ethniques ont eu droit à une plus grande exposition. Dans un contexte d’augmentation des tensions et des restrictions religieuses au Xinjiang, une province du nord-ouest où vivent dix millions d’Ouïghours musulmans, le gala de cette année s’est efforcé de dépeindre l’harmonie ethnique. Negmat Tahman, un ouïghour de 31 ans qui anime plusieurs jeux télévisés populaires sur CCTV, fut le premier représentant d’une minorité visible à faire partie des huit animateurs du gala. (l’un des animateurs, Sa Beining, est un Hui, une autre ethnie musulmane impossible à distinguer physiquement de la majorité Han).

Li Yong, captain kitsch
Li Yong, captain kitsch

Poudre aux yeux mise à part, le gala matérialise l’idéal d’un melting pot culturel de façons moins visibles. Ha Wen, une Hui, est directrice en chef du gala depuis trois ans, et est l’une des des femmes les plus puissantes dans le monde du showbiz. Son mari Li Yong, membre très connu de CCTV et animateur régulier du gala, est un Han natif du Xinjiang et converti à l’Islam. Ils ont nommé leur fille Fatima – un prénom particulièrement rare en Chine – comme une affirmation de leurs identités ethnique et religieuse.

La satire anti-corruption est désormais officiellement drôle. Les censeurs ont effectué un virage à 180 degrés cette année en commandant deux sketches abordant le sujet de la corruption dans les rangs de l’administration, alors même que pour les éditions précédentes ils avaient scrupuleusement nettoyé de tels contenus du gala. C’est un signe que le gouvernement de Xi Jinping, qui a mis en place une campagne anti-corruption, est déterminé à récolter les fruits propagandistes du carnage au sein des fonctionnaires corrompus. L’un des sketches était assez bon, se moquant des fonctionnaires qui dorment au travail et flattent leurs supérieurs, mais l’autre mentionnait à peine la corruption officielle, se concentrant à la place sur un directeur d’école corrompu. Dans les deux cas, l’ironie de ces satires politiques commandées par le Parti n’a pas semblé appropriée à beaucoup d’observateurs. Quand Cao Lin, reporter au journal publique Quotidien de la jeunesse de Chine, s’est demandé si des sketches anti-corruption signifiaient plus d’ouverture dans les médias publics, la plupart des commentateurs ont balayé cette idée. « C’est vraiment effrayant que le gouvernement contrôle l’art de la satire et les limites précises de la critique, » a écrit l’un d’entre eux sur un réseau social.

Karen Mok à Mardi Gras
Karen Mok à Mardi Gras

Hong Kong a fait une apparition voyante. Après plus de deux mois de manifestations fin 2014 qui ont opposé les hongkongais pro-démocratie aux autorités pro-Pékin (1), les programmateurs du gala ont semblé avoir très envie de mettre en avant l’appartenance de Hong Kong à la grande et harmonieuse famille chinoise. Cette année, la présence d’artistes hongkongais était difficile à rater. Des célébrités telles que Andy Lau et Karen Mok se sont produits en solo, mais de façon plus étonnante, un précieux temps d’antenne fut attribué à deux petits nouveaux de 20 ans. Le spectacle incluait Gloria Tang, aussi connue sous le nom de G.E.M, qui avait épaté les chinois dans une émission de téléréalité musicale en 2014, et Zhou Jiahong, un jeune (et terne) magicien de Hong Kong. CCTV les a probablement programmés pour que l’audience du continent ne se sente pas trop isolée de ses « compatriotes » de Hong Kong après le mouvement Occupy Central, que beaucoup de chinois pensaient être un mouvement d’inspiration anti-continent, particulièrement au sein de la jeune génération.

L’écart entre générations a tenu un rôle principal. La plus grande polémique avant le gala a eu lieu lors de l’annulation le 17 février des apparitions des jeunes super idoles Luhan et Kris Wu, soi-disant pour cause de soucis juridiques avec leur management. Des millions de fans, généralement ados ou autour de la vingtaine, ont accueilli la subite annulation par un grincement de dents collectif. La programmation des deux chanteurs avait l’air d’un blanc seing pour les deux garçons, qui ont conquis un public jeune mais, un peu comme Justin Bieber, agacent les plus âgés.

Luhan, aussi viril que le petit Justin.

Luhan, aussi viril que le petit Justin.

Mais les critiques du gala ratent le principal. Les cyniques qualifient le gala de nationaliste, excessif, hypocrite, kitsch, et même, comme l’a pensé Reuters en 2009, de « fête propagandiste ». Et ils n’ont pas tort. Mais ce que ratent la plupart des critiques, c’est que malgré ses défauts, le gala est une expérience partagée au niveau national. Malgré les fréquentes et flagrantes erreurs du spectacle, aucun autre événement culturel ne tient un tel rôle de matière à conversations de machines à café après que les familles sont retournées au bureau après la Fête du printemps. Pour des millions de chinois, regarder le gala est inextricablement lié à des souvenirs chers de retour au foyer, au fait de revoir la famille, et de faire partie de l’esprit de la fête. Que le public apprécie ou pas chaque numéro est hors-sujet. Sans ce spectacle bruyant et coloré, un Nouvel an chinois semblerait tout simplement trop calme.

(1) raccourci farnchement abusé

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(*¯︶¯*) 23/02/2015 11:12

“bonne année et mort au Japon”?…espiègle→_→