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Wanegaine Tching Tchong

Antisocial tu perds ton sheng froid !

10 Mars 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Mariage, #Enfant unique, #Société, #Célibat, #ShengNu

Sur le thème du Nouvel an et des réunions familiales, j'ai traduit cet article consacré à la pression sociale chinoise.

En provenance du site Foreign Affairs, vous pouvez lire l'original ici.

J'ai rajouté des images et quelques liens.

Course de mariées à Guangzhou, durant Qixi (août 2012)

Course de mariées à Guangzhou, durant Qixi (août 2012)

Petits copains à louer

Comment survivre au Nouvel an

Clarissa Sebag-Montefiore, le 20 février 2015

Le plus grand magasin en ligne de Chine, Taobao, propose tout, des ânes gonflables aux souris vivantes en passant par les implants mammaires. Et maintenant, on peut même s'y offrir un faux petit ami.

Des hommes proposent leur compagnie de 1000 à 10 000 yuans la journée (de 140 à 1400 €) – avec des frais supplémentaires pour les activités romantiques telles que se tenir par la main, aller au cinéma, se câliner, ou surfer sur le web ensemble (oui, même ça).

Mais ces « mecs à louer » ne sont pas réellement destinés aux âmes solitaires. Plus souvent, des femmes entre 20 et 30 ans, parfois plus, les engagent pour enfumer leurs parents – une façon innovante d’échapper à la pression du mariage.

Cette semaine marque le Nouvel an – le moment de l’année où cette pression atteint son paroxysme. Alors que des millions de migrants quittent la ville pour rentrer chez eux et célébrer la plus importante fête de l’année, des régiments de femmes célibataires se voient faire la morale par toute la famille au sujet de leur célibat. Et bienvenue dans la florissante industrie des hommes à louer.

Bien que le nombre précis des clientes demeure difficile à estimer, et que ce soit toujours considéré comme un dernier recours, l’intérêt pour cette industrie va grandissant. Les recherches sur internet de l’expression « petit ami à louer » ont augmenté de 884 % entre 2012 et 2013 selon Taobao. Bien qu’on trouve aussi des filles à louer, un rapide coup d’œil sur le web montre que la majorité des gens proposant leurs services comme faux conjoints sont des hommes.

Ce déséquilibre peut sembler surprenant sachant qu’en Chine, la préférence culturelle pour les garçons a déséquilibré les taux de naissances. À son maximum en 2004, quand 121,2 garçons naissaient pour 100 filles. Ce chiffre a légèrement baissé en 2013, à 117,6. Toujours est-il qu’on estime qu’il y aura un excédent de 30 millions de jeunes hommes en Chine en 2020. La plupart de ces célibataires vivent cependant dans les campagnes miséreuses. Dans les grandes villes, ce sont souvent les femmes qui se battent pour trouver l’âme sœur (et ce sont les urbaines qui ont les moyens de louer un petit ami).

Antisocial tu perds ton sheng froid !

L’hypergamie, le souhait qu’une femme se marie bien, tant d’un point de vue financier qu’en terme de statut, a laissé beaucoup des femmes les plus éduquées et brillantes sans conjoint. Selon le Centre Brooking-Tsinghua pour les politiques publiques de Pékin, dans les zones urbaines se trouvent environ sept millions de femmes célibataires âgées de 25 à 34 ans. Environ 7 % des étudiantes resteront célibataires jusqu’à l’âge de 45 ans. Certaines se battent pour trouver l’amour ; d’autres ont choisi de retarder leur mariage au profit de leur carrière. Quoiqu’il en soit, si elles ne sont pas mariées à 27 ans, elles sont cataloguées sheng nu – littéralement « femmes qui restent ». Le préfixe sheng est tiré du mot qui désigne les restes d’un repas et reflète la connotation méprisante du mot.

Antisocial tu perds ton sheng froid !

Il y a cependant une courte période de grâce pour ces sheng nu. Au début, elles sont appelées «combattantes saintes », car prêtes à se battre pour trouver un mari. Mais si elles sont toujours célibataires à 31 ans, elles deviennent des « restes au plus haut des cieux », considérées par beaucoup comme trop vieilles pour se marier.

Pour éviter ce destin, très tôt la pression est mise sur les filles pour qu’elles se marient. En 2012, Wang Hailing, auteur du best-seller Divorce à la chinoise, relatait sur son micro-blog des histoires de mères pressantes. Dans un récit, une célibataire dit à sa mère : « Il y a pas le feu, j’ai seulement 23 ans ! » Sa mère lui a répondu : « Seulement ? Seul un garçon peut dire seulement. Pour une fille c’est déjà ! »

« Une de mes amies a tenté plein de façons pour persuader sa fille de se rendre à des rendez-vous arrangé. » écrit M. Wang dans un autre récit. « La taquiner, insister sur l’importance pour les filles de se marier à l’âge où elles ont le plus de valeur. Si elles ne saisissent pas leur chance à ce moment, alors elles finissent soit en sheng nu, soit en soldes ! »

Leta Hong Fincher
Leta Hong Fincher

Leta Hong Fincher, auteur de Femmes restantes : résurgence de l’inégalité sexuelle en Chine, se souvient avoir interviewé une femme dont la mère décida de ne plus lui adresser la parole – allant jusqu’à ne pas répondre à ses coups de fil – jusqu’à ce qu’elle trouve un petit ami. Pour Fincher ce comportement procède d’une « véritable tradition de souffrance, de fardeau et de culpabilité. » Les femmes non-mariées sont non seulement une honte pour leurs parents mais aussi considérées comme moins aptes à les soutenir financièrement. (NdT : traditionnellement, à sa retraite, un chinois est à la charge de ses enfants, qu’il touche ou pas une pension)

Cette pression pour que les filles se marient remonte à l’antiquité. La tradition confucéenne insiste sur le fait que le mariage ne relève pas du désir personnel mais du devoir : une enfant est supposée mettre au monde des petits enfants. Mais la génération née dans les années 80 et 90, sous le régime de la politique de l’enfant unique, est soumise à un fardeau encore plus pesant. Ces jeunes adultes doivent faire face à d’immenses espérances parentales, lesquelles ne reposent que sur eux. Et dans un pays où il n’y a pas ou peu de retraite, les mariages stables sont vus comme une nécessité pour subvenir aux besoins des parents et beaux-parents retraités.

Antisocial tu perds ton sheng froid !

« Traditionnellement, les femmes Han se bandaient les pieds, elles étaient supposées rester à la maison, elles étaient censées enfanter et donner des héritiers à leur époux. » m’a dit Jemimah Steinfels, auteure de Petits empereurs et filles matérialistes : sexe et jeunesse en Chine moderne. En Chine aujourd’hui, dit-elle, les gratte-ciels et les architectures audacieuses cachent à peine ces vieilles et tenaces traditions. « Un homme peut être bien des choses en Chine moderne. Alors qu’une fille est toujours vue comme quelqu’un devant finir par se conformer. Il y a une histoire et une tradition qui sont difficiles à ébranler. »

Pour les plus jeunes générations du pays cependant, l’amour fait désormais partie de l’équation matrimoniale. Beaucoup de femmes ne voient plus le foyer comme une option. Élevées aux sitcoms occidentales et chinoises (Ndt : et coréennes) et à la musique pop, elles rêvent désormais de coup de foudre, de romance et d’amour.

Parfois elle rêvent aussi d'une clim'

Parfois elle rêvent aussi d'une clim'

Ceci étant, pour retarder le mariage, les femmes doivent batailler non seulement contre les attentes familiales, mais également contre l’état. Sheng nu est devenu un mot officiel en 2007 quand le ministère de l’éducation l’a inclus à la liste des 171 nouveaux mots. Dans le même temps, la Fédération Nationale des Femmes de Chine, une instance d’état fondée pour défendre les droits des femmes, publiait en 2011 un article intitulé : Les sheng nu ne méritent pas notre sympathie. Les filles devraient « viser à pousser leurs études pour être plus compétitives » déclarait l’article. « La tragédie c’est qu’elle ne se rendent pas compte qu’une fois femmes, leur valeur ne fait que diminuer. Et ainsi, quand elles ont leur master ou leur doctorat, elles sont déjà vieilles – comme des perles qui ont jauni. » Et il n’y a pas que la Fédération Nationale des Femmes de Chine qui s’acharne à passer des bagues aux doigts, il y aussi les médias publics, les universités, les unités de travail (lesquelles prennent grand soin d’organiser des rencontres) et même les établissements médicaux.

Mme Fincher pense que cette dérision endémique vis-à-vis des femmes non mariées est liée à l’insistance du gouvernement à faire de la famille une pierre angulaire de la société chinoise. Des régiments de célibataires pourraient mener au désordre social, c’est le raisonnement. « Il y a des éditos du Quotidien du Peuple qui alertent précisément au sujet de cette menace pour la stabilité sociale, au sujet des hommes qui ne trouvent pas d’épouse et pourraient glisser vers des activités criminelles ou causer des troubles, » explique Mme Fincher. « Les femmes célibataires qui décident de repousser leur mariage au profit de leurs études ou de leur carrière ne se conforment pas non plus à leur rôle traditionnel, et elles n’ont pas d’enfants, ce qui est leur devoir biologique du point de vue du gouvernement. »

Antisocial tu perds ton sheng froid !

Ainsi, Mme Fincher m’a dit qu’elle avait remarqué une « stigmatisation permanente et agressive à l’égard de ces brillantes célibataires diplômées traitées de sheng nu, » une étiquette qu’il est difficile voire impossible d’ignorer. « Même si ces femmes ignorent le message véhiculé par les médias, leurs parents l’acceptent volontiers. Il y a pour ces femmes un véritable sentiment d’anxiété collective vis-à-vis du mariage. »

Il y a sans doute une poignée de femmes loueuses de petit ami qui espèrent une véritable aventure – ou au moins un soulagement de quelques heures ou quelques jours de leur solitude sentimentale. Aujourd’hui, les plus jeunes générations du pays sont souvent enfants uniques, à des milliers de kilomètres de leurs parents, vivant dans d’immenses tours sans âme et faisant de péniblement longues heures de travail.

Mais pour la plupart d’entre elles, louer un petit ami – ou dans les cas les plus extrêmes un « mari » (il y en a eu un ou deux cas) – est le sous-produit d’une société où sauver la face est primordial. « Il faut tenir son rôle. En donner l’impression pour ne pas causer le chaos, » explique Mme Steinfeld. « Du moment que ça en a l’air, peu importe que ce ne soit pas le cas. Louer un petit ami – oui, c’est superficiel. Mais en Chine le superficiel est important. Jouer ce rôle est important. »

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