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Wanegaine Tching Tchong

La truelle, c'est cruel

26 Mars 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Campagne, #Villages, #Ruralité, #Rénovation, #Tourisme, #Archi - urbanisme, #Patrimoine

Traduction d'un article (disponible en VO ici) de China Files, qui traite d'un sujet fort intéressant. La Chine, lancée dans une urbanisation folle, ne sait pas toujours quoi faire de ses beaux petits villages fort pittoresques. Bétonnage ou mise sous cloche ? Ou autre chose ?

Le village de Hengkeng

Le village de Hengkeng

Acupuncture villageoise

Les architectes peuvent-ils redynamiser les campagnes chinoises ?

Andrew Strokols - 2 mars 2015

Le village de Hengkeng a donné envie aux artistes de dépeindre son panorama, étendu sur le flanc d’une montagne.

Au sommet d’une colline couverte de bambou, les maisons de terre du village de Diaotan sont à peine visibles à travers l’épais brouillard qui couvre souvent ce hameau retiré de la province du Zhejiang. Des murs usés mais solides ceignent toujours la plus grande structure de Diaotan, l’antique hall, ou CITING. À l’intérieur, quelques lanternes et des couplets rouges sont suspendus au dessus d’une cours dallée couverte de mousses et d’herbes.

Xu Tiantian, architecte de Pékin venu ici pour aider à restaurer les vieilles maisons, se délecte de l’apaisant paysage de bambous et d’arbres cinq fois centenaires. « C’est comme le taohuayuan (jardin de pêchers), » dit-il en référence à un récit vieux de 400 ans qui décrit « une version chinoise de l’Utopie cachée dans les montagnes. »

« Vous trouvez que cet endroit est beau ? » demande un vieux du village qui donnera que son nom : Jiang. « C’est pas beau du tout ! »

Mais les architectes et une équipe de professeurs de l’université Tsinghua, de l’École centrale des Beaux arts et de l’université de Hongkong, venus ici sur invitation des autorités du conté de Songyang, pensent différemment. Ils essaient de mettre en place un plan de chantiers et de rénovations à petite échelle visant à revitaliser des villages agonisants et les transformer en destinations à touristes et artistes. De bien des façons, ils se battent contre le temps car les villageois sont incités, et parfois forcés, à déménager vers des agglomérations urbaines suite aux efforts du gouvernement pour transformer la société rurale chinoise en une société majoritairement urbaine.

Bien que presque la moitié des 1,4 milliards d’habitants du pays soient classés comme ruraux, le gouvernement a récemment établi d’ambitieux plans visant à déplacer environ 250 millions de campagnards vers les villes d’ici à 2025, dans le but d’atteindre un taux d’urbanisation national de 70 %. Ce faisant, l’état espère réduire la pauvreté endémique des campagnes et transformer l’économie pour la faire passer de son actuel modèle basé sur l’épargne à un modèle tournant à la consommation. L’idée, c’est qu’en déménageant dans des appartements, ils dépenseront plus commodités modernes telles que les équipements électroménagers et divers services. Mais cela menace également de disparition des milliers de villages.

Xu Tiantian et Luo Deyin, à gauche, en réunion avec les responsable du conté de Songyang.

Xu Tiantian et Luo Deyin, à gauche, en réunion avec les responsable du conté de Songyang.

« Nous avons besoin d’élargir notre conception du tourisme, » dit Luo Deyin, professeur d’architecture à l’université Tsinghua et superviseur de l’ensemble du projet. « Il ne s’agit pas seulement de manger et dormir, mais aussi de beaucoup d’activités des industries créative et culturelle qui peuvent être amenées dans ces villages. »

Pendant une réunion avec les fonctionnaires du conté, la veille au soir, M. Xu, Luo et plusieurs étudiants en architecture ont présenté leurs résultats dans un autre village proche, Pingtian, où ils ont conçu des ajouts comme des clôtures de verre pour abriter les jardins de terre battue. Leur plan nécessite de transformer de vieilles maisons, certaines abandonnées, en espaces d’exposition et boutiques de souvenirs pour l’artisanat local, et même en résidences pour les artistes. Une partie de la stratégie mise au point implique de créer des lieux publics comme un foyer et une bibliothèque pour les villageois, en reliant de petites structures pour former des espaces plus grands et continus.

« C’est l’un des projets les plus stimulants sur lesquels j’ai travaillé, » dit M. Xu, fondateur de DnA_Design & Architecture, mieux connu sous le nom de Musée des Arts Songzhuang hors de Pékin. « Nous devons renoncer aux trucs et astuces de notre métier pour tout réapprendre avec les maçons locaux. » Comme par exemple pour les plans visant à ajouter des fenêtres pour mieux éclairer les structures qui servaient jusqu’à présent de hangars. Mais il y a un équilibre délicat à trouver quand on restaure des maisons aux murs en terre (ou hangtu) car chaque ajout augmentant la charge risque de provoquer l’effondrement des murs. Les murs de terre sont moins chers que ceux en brique et pourtant gardent la chaleur en hiver et la fraicheur en été.

Batisse restaurée et transformée en galerie d'art, à Pingtian.

Batisse restaurée et transformée en galerie d'art, à Pingtian.

L’idée de recourir à de petites retouches pour mener une plus grande transgormation des villages chinois rappelle le concept d’ « acupuncture urbaine » que certains créateurs avaient décrétée la meilleure façon de lancer des améliorations dans les villes. À Medellin, en Colombie, par exemple, des bibliothèques et des petits musées ont été construits dans des bidonvilles dans l’espoir qu’ils revitalisent des zones auparavant négligées. Alors que l’impact de telles interventions est difficile à évaluer concrètement, ces projets sont de puissants signaux lancés aux résidents et aux responsables, prouvant que ces communautés méritent qu’on y investisse.

À Sonyang, les fonctionnaires locaux espèrent transformer plusieurs villages en destinations touristiques, mais ils veulent aussi éviter la marchandisation galopante qui a caractérisé d’autres initiatives du même genre en Chine : beaucoup de villes à travers le pays sont devenues encombrées de magasins vendant tous les mêmes babioles de mauvais goût, étouffant la culture locale qui était censée être préservée au départ.

« Nous voulons protéger les spécificités de Pingtian, » dit Wang Jun, jeune et énergique quadragénaire chef du conté. « Nous voulons nous assurer que les matériaux utilisés ne sont pas trop étrangers au style d’ici. »

De façon pour le moins surprenante, ce sont les experts en histoire de l’architecture qui plaident pour une approche plus souple de la préservation. « Pour envisager un marché touristique, il faut qu’il y ait des commodités modernes, » dit M. Luo, un expert renommé de l’architecture rurale traditionnelle chinoise. « Combien, c’est au conté d’en décider. Mais il faut qu’il y en ait. »

M. Luo a passé une grande partie de sa carrière à écrire des livres et des articles sur l’architecture et l’histoire des villages chinois. Son travail de recensement et de préservation de l’immense variété de cultures et architectures rurales rappelle l’héritage de Liang Sicheng, le célèbre architecte du début du 20ème siècle, qui fut le premier à systématiquement décrire l’histoire architecturale du pays en temps de guerre civile, à la fin de la dynastie Qing, quand l’influence occidentale a provoqué la ruine de nombreuses structures anciennes.

À Pingtian, une charpente traditionnelle mais modernisée

À Pingtian, une charpente traditionnelle mais modernisée

Encore aux premières étapes du projet, un bâtiment de Pingtian exhibe les charpentes de bois conçues par une équipe d’architectes des universités Tsinghua, de Hong Kong, et de l’École centrale des beaux arts. Les structures en murs de terre ne pouvant supporter beaucoup de poids, les architectes reconstruisent certains édifices avec de nouvelles charpentes. Mais contrairement à M. Liang, qui s ‘occupait surtout d’architecture monumentale et des traditions architecturales impériales, M. Luo s’intéresse à l’architecture des villages communs, qui varie fortement d’une région à une autre. Originaire d’une campagne de la province du Guangdong, M. Luo vit à Pékin depuis qu’il a commencé ses études mais il passe la majeure partie de ses week-ends et de ses vacances à travailler dans des villages isolés.

Ne se contentant pas de chroniquer l’histoire de villages mourants depuis le confort de sa tour d’ivoire, M. Luo développe des projets de rénovation et des plans pour rénover les structures traditionnelles de plus de cent villages. Son travail l’a mené des cultures de riz en terrasse de la minorité Hani dans le Yunnan, aux villes garnisons de la dynastie Ming dans le nord du Hebei. Dans beaucoup de villages, il a prodigué ses conseils aux fonctionnaires pour développer le tourisme tout en conservant la qualité des bâtiments traditionnels.

« Beaucoup de villages ont le potentiel pour devenir des destinations touristiques, » dit M. Luo, « mais surtout ceux situés à une ou deux heures de route des grandes villes, ceux-là auront beaucoup de facilité à attirer les touristes. »

Songyang est à deux heures de Wenzhou, la prospère ville côtière dont les habitants sont connus pour leurs aptitudes commerciales et leur diaspora en Europe et aux Etats-Unis. Mais Songyang est aussi bien loin des sentiers touristiques qu’arpentent les touristes étrangers en quête d’authentique – les plus populaires étant les villes d’eau près de Suzhou, dans le Jiangsu, et les villages de Huizhou dans le sud de l’Anhui. Mais d’ici cinq ans, une nouvelle gare TGV rendra Songyang bien plus accessible.

La truelle, c'est cruel

En plus de son travail à Songyang, M. Luo est l’un des experts à la tête d’une initiative nationale du Ministère du logement et du développement urabin-rural, visant à lister les villages historiques, dans le but de mettre en place une protection des architectures locales plus forte. En janvier 2015, il y avait 2 555 villages recensés dans le pays, dont 50 dans le conté de Songyang.

M. Luo est réaliste. Il admet que bien des villages seront sans avenir s’ils échouent à développer une infrastructure touristique. En ce sens, son approche de la préservation diffère de celle de certains militants et universitaires du Nouveau mouvement de reconstruction rurale qui plaide pour un retour à l’agriculture et à la vie rurale pour remédier aux affres de la Chine urbaine moderne.

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