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Wanegaine Tching Tchong

Parti à l'ouest

1 Mai 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Actu, #Traduction, #Éducation, #Propagande, #Émigration, #Université

Retour sur un sujet déjà abordé il n'y a pas très longtemps, mais abordé sous un autre angle, par Foreign Policy, et disponible en VO ici même.

Et au passage : joyeuse Fête Nationale, camarades chinois !

Parti à l'ouest

Des signes de résistance face au récent tour de vis idéologique de la Chine

Liang Pan ; 03/03/2015

Obliger les étudiants à rejeter les idées de l'Occident risque plutôt de les encourager à aller y vivre

Le gouvernement chinois demande à ses éducateurs et ses étudiants d’abjurer les idées occidentales. Mais les professeurs et leurs élèves ne sont pas certains d’approuver cette nouvelle politique contraignante qui vise à faire respecter ce glissement idéologique, et ils tendent à trainer des pieds.

Le 29 janvier, le ministre de l’éducation Yuan Guiren a sommé les dirigeants des meilleures universités du pays, dont les deux navires amiraux que sont l’université Tsinghua et l’université de Pékin, d’appliquer une nouvelle décision du gouvernement. Les départements ne doivent pas laisser les classes se faire « infiltrer par des livres propageant les valeurs occidentales, » a relayé M. Yuan aux dirigeants universitaires, et les idées opinions « dénigrant » le socialisme ou les chefs du Parti Communiste Chinois (PCC) doivent être bannies. Le ministre a aussi indiqué que les livres occidentaux utilisés dans les classes devaient être soumis à un examen approfondi.

Les universitaires ont rapidement organisé des conférences politiques pour transmettre les nouvelles directives, et ont émis des engagements oraux et écrits de loyauté envers le parti. Zhu Jidong, un haut responsable de la propagande à l’École des Sciences Sociales affiliée au gouvernement, a même suggéré dans un essai publié le 2 février que les professeurs qui critiquent le socialisme ou le parti soient dénoncés lorsqu’ils seraient en train « d’arracher des ongles ».

Parti à l'ouest

Ce nouveau tour de vis idéologique a provoqué un certain effroi. Les professeurs, surtout ceux opérant dans le domaine des sciences humaines et sociales, sentent la banquise devenir dangereusement fine sous leurs pieds – peut-être trop. « Chaque aspect du droit, qu’il s’agisse des concepts ou des institutions, converge avec l’occident, » a déclaré He Weifang, professeur de droit à l’université de Pékin, dans une interview accordée e 30 janvier au journal allemand Deutsche Welle. « Si les valeurs occidentales sont interdites du système éducatif chinois, nous ne serons plus en mesure de faire cours. » Sur Weibo, le colossal Twitter à la chinoise, le professeur He est allé plus loin dans la dénonciation de l’hypocrisie de cette nouvelle directive. « Les meilleures universités occidentales sont remplies d’enfants de hauts dirigeants du Parti. Afin de protéger les enfants de nos dirigeants, » écrit-il, « le ministre de l’éducation ne devrait-il pas leur demander d’aller mener leurs études à l’étranger seulement dans des pays socialistes, comme la Corée du Nord ? »

Beaucoup de pédagogues et d’intellectuels chinois ont exprimé leur inquiétude au sujet des conséquences de cette politique sur la vitalité de l’intelligentsia chinoise et sur la qualité de l’enseignement supérieur. He Sanwei, éditorial du journal privé Southern Peope Weekly, estimait le 7 février sur Weibo que « les livres importés et les textes originaux sont très importants pour l’éducation. Si le gouvernement interdit de tels matériaux de recherche, comment mener des études ? » Il a écrit que c’était aux parents, pas à l’état de décider de l’éducation de leurs enfants. Et dans une interview du 9 février au porte-voix du Parti, le Quotidien du Peuple, Gong Ke, le président de la prestigieuse université Nankai à Tianjin, s’alarmait de l’extrémisme idéologique. M. Gong déclarait : « Je m’oppose aux chœurs réclamant un nettoyage, une purification, une remise en ordre des facultés. Ceci procède d’un état d’esprit de 1957 ou 1966. » M. Gong faisait allusion aux campagnes de rectification de la Révolution Culturelle, deux purges idéologiques et mouvements de répression contre les intellectuels, aux résultats désastreux.

La fuite des cerveaux est un problème en Chine, et le Parti le sait. Dans un article de juin 2013 paru dans le Quotidien du Peuple concluait que la Chine avait le « pire solde en matière grise au monde. »

Mais soumettre l’enseignement à toujours plus d’interférences politique et idéologique risque de mettre à mal les stratégies à long terme du pays pour mettre fin à cette déperdition. Wang Dongchen, professeur à l’Université d’Études Politiques pour la Jeunesse Chinoise, le centre de formation des futures élites politiques, a écrit dans le Forum des Sciences Sociales en juillet 2013 : « Le problème de l’enseignement est par dessus tout l’illustration parfaite des soucis avec le système public, la culture sociale, et les institutions politiques. La direction du Parti politise l’éducation pour renforcer son autorité. » Depuis longtemps, les experts de l’enseignement en Chine pointent du doigt le manque de liberté académique dans les universités, entre autres causes, qui pousse bien des étudiants et leurs parents à chercher à l’étranger d’autres voies pour leurs études. Zhan Jie, diplômée à l’université de New York, en fait partie. Elle dit qu’elle est passionnée par la défense des droits de l’homme depuis des années, mais nous a déclaré qu’elle savait bien que ce champs d’études était « hautement problématique » en Chine, ce qui y freine grandement son développement. « J’ai choisi de venir aux USA pour faire un Master en sciences politiques parce que je savais qu’ici il y aurait moins de contraintes, et que je pourrais y suivre un meilleur cursus, » dit-elle.

D’après les statistiques, la fuite des cerveaux est une réalité. Chaque année, plus d’étudiants quittent l’éducation supérieure chinoise et filent à l’étranger. Selon l’Institut de l’Éducation Internationale, 274 439 chinois étudiaient aux USA pendant l’année académique 2013-2014, une augmentation de 16,5 % par rapport à l’année précédente. D’après cette stat, depuis 2007, le nombre de chinois étudiant aux USA augmente d’au moins 10 % chaque année ; il y a maintenant cinq fois plus d’étudiants chinois aux USA qu’en 2000. Un problème encore plus épineux est le fait que la majorité des étudiants qui partent à l’étranger décident d’y rester. Selon les statistiques du Ministère de l’Éducation chinois, depuis le début de l’ère de réforme économique à la fin des années 70, le nombre total d’étudiants partis à l’étranger est de 3,05 millions ; seulement 1,44 millions sont revenus.

Le pourcentage est encore plus élevée parmi ceux qui ont fait des études poussées. Une étude publiée en janvier 2014 par le Oak Ridge Institute, affilié au Département de l’Énergie US, avait suivi les 4121 chinois qui ont obtenu des doctorats en sciences et ingénierie en 2006. En 2011, soit cinq ans après avoir obtenu leur diplôme, 85 % d’entre eux étaient toujours aux USA, bien plus que la moyenne de 66 % pour tous les doctorants étrangers. Le seul pays obtenant un pourcentage plus élevé était l’Iran, avec 92 %.

Parti à l'ouest

Pour inverser ce flot de talents, en 2008 le gouvernement a mis en place une nouvelle initiative, le Programme de Recrutement des Talents de l’Étranger, pour attirer les experts chinois de l’étranger vers les laboratoires de recherche et les universités du pays. En plus de leurs salaires et avantages, le gouvernement leur verse une prime de 160 000 $ ainsi que des financements pour leurs recherches dans certains cas. Depuis 2014, ce programme a réussi à faire (re)venir des quatre coins du monde plus de 4100 cerveaux dans divers secteurs scientifiques et technologiques, dont 1400 professeurs de renom, 46 universitaires étrangers, et trois prix Nobel.

D’ailleurs, de plus en plus d’étudiants reviennent ces derniers temps. Une enquête officielle de 2013 montrait que 72,3 % des étudiants chinois de l’étranger souhaitaient fortement trouver un emploi chez aux. C’est en partie le résultat à long terme de la crise financière de 2008 qui a ravagé les marchés de l’emploi de beaucoup de pays occidentaux. La croissance continue de la Chine, à contre-courant du contexte économique mondial, offre aux étudiants chinois de l’étranger un plan B bien pratique. Mais il reste à voir si ces chiffres se maintiendront quand les économies occidentales se redresseront.

Il est impossible de prédire ou de jauger précisément dans quelle mesure les efforts de la Chine pour garder ses talents seront efficaces. Mais il est évident que pour former et conserver des chercheurs et des universitaires de classe mondiale, la Chine a besoin d’une communauté intellectuelle créative et d’institutions académiques fortes. Enfiler au monde de la connaissance une camisole idéologique ne va certainement pas aider. Après tout, « on peut interdire des livres, mais on ne peut pas empêcher les gens de suivre leurs rêves, » a écrit sur Weibo Yu Shenghai, auteur financier et économique. « Vous pouvez bander les yeux des gens, ce n’est pas pour autant que l’éveil intellectuel vous appartient. »

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