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Wanegaine Tching Tchong

Tape dans un ballon !

2 Mars 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Foot, #Xi Jinping, #Parti Communiste, #Pascal Olmeta

Ça fait longtemps que je n'ai plus parlé de football.

J'y remédie avec cet article du Washington Post en VO ici.

Et si vous n'avez pas saisi l'hommage dans mon titre, vous avez l'explication tout à la fin.

Les jeunes pousses du Guangzhou Evergrande

Les jeunes pousses du Guangzhou Evergrande

Le foot chinois est nul et maintenant Xi Jinping a des fonctionnaires qui bouillonnent de le réparer

William Wan, le 21 février 2015

Depuis des années, le football chinois est une source d’embarras national. C’est le sport préféré de beaucoup de chinois mais aussi celui qui les fait le plus enrager. Depuis des années, la plus impressionnante faculté de l’équipe nationale masculine est sa capacité à trouver de nouvelles façons de décevoir.

Puis arriva le président Xi Jinping.

Avant même de prendre ses fonctions, M. Xi avait rendu public son amour pour ce sport. Exposant ses ambitions pour le pays en 2011, il avait en avait cité trois liées au football : se qualifier pour la Coupe du monde, organiser l’événement, et un jour l’emporter.

« Voilà, comme ça, c'est pas compliqué bon sang ! »

« Voilà, comme ça, c'est pas compliqué bon sang ! »

Depuis, M. Xi est rapidement devenu le dirigeant chinois le plus puissant et le plus craint depuis des décennies. Et désormais tous les cadres, du gouvernement central aux plus petites provinces, exhibent à qui mieux mieux leur amour du foot et cherchent comment améliorer le niveau de jeu national.

Au cours des derniers mois, un groupe de travail au plus haut de la hiérarchie gouvernementale a été mis en place pour traiter du problème. Les fonctionnaires ont rendu le foot obligatoire dans le cursus scolaire. Environ 20 000 sport-études vont ouvrir d’ici à 2017, avec l’objectif de produire plus de 100 000 joueurs. Des programmes d’échanges internationaux ont été lancés, ainsi que des initiatives visant à attirer 35 stars internationales en Chine l’an prochain.

« Hein ? En Chine ? »

« Hein ? En Chine ? »

Des rumeurs ont même circulé à propos d’un plan secret mis en œuvre par le Conseil d’état, l’équivalent du cabinet présidentiel.

Toute cette attention et cette angoisse vont bien évidemment au delà du football. Pour beaucoup ici, l’état déplorable du foot chinois incarne les problèmes et les paradoxes insolubles auxquelles doivent faire face la Chine et son chef.

Pour être compétitive à tous les niveaux, la Chine a besoin d’innovation et de créativité, alors que le Parti Communiste Chinois (PCC) met l’accent à tous les échelons de la société sur l’obéissance et le respect des décrets.

Tape dans un ballon !

Son gouvernement est désespérément corrompu (un problème auquel M. Xi a répondu avec la plus impitoyable campagne anti-corruption de l’histoire contemporaine).

La croissance galopante a donné à la Chine des ressources, dont de l’argent à investir dans le développement du foot, des entraineurs et formateurs étrangers, mais le pays doit encore trouver comment maintenir cette croissance sans créer de nouveaux problèmes.

Le foot, en d’autres termes, puise dans les profondes peurs – peu importe les immenses progrès que le pays a fait ou le respect qu’il a gagné via sa puissance économique ou militaire – que la Chine demeure une puissance inférieure.

Comme l’expliquait un éditorial du China’s Southern Metropolis Daily : les rêves sont puissants et l’effroyable et permanente réalité du foot chinois menace purement et simplement la capacité du pays à se rêver en nation plus puissante.

Tape dans un ballon !

Toujours perdant

La plupart des chinois pensent que le football a été inventé ici, sur la base de textes du 3ème siècle av. J.C. mentionnant un sport joué avec une balle de cuir remplie de cheveux.

Pour comprendre pourquoi le foot et sa permanence dans la défaite sont si profondément enracinés dans la psyché chinoise, il faut comprendre le passé du pays, dit Xu Guoqi, historien à l’université de Hong Kong et formé à Harvard.

Les filles, médaille d'or au JOJ 2014

Les filles, médaille d'or au JOJ 2014

D’abord, il faut prendre en compte les siècles de sentiment d’émasculation sous la coupe des puissances occidentales et des japonais. (Curieusement, seule l’équipe masculine donne les mains moites à tout le pays ; l’équipe féminine marche bien, en toute discrétion.)

« Depuis des décennies, l’intérêt de la Chine pour le sport en général n’a rien à voir avec le plaisir personnel mais avec la politique. »

Alors à quel point le foot chinois est-il mauvais ? En fin d’année dernière, l’équipe masculine était classée 97ème – quelques place derrière la pays caribéen d’Antigua-et-Barbuda (90 000 habitants) et pas loin devant les nordiques Îles Féroé (49 500 habitants).

Ces trois dernières décennies, l’équipe nationale masculine s’est qualifiée pour la Coupe du monde une seule fois (en 2002, où elle fut tranquillement éliminée sans marquer le moindre but).

La colère provoquée par ces défaites constantes a provoqué des émeutes – ce qui n’est pas rien dans un pays où manifester est illégal et réprimé par la force. Effrayée par cette colère, l’équipe nationale a parfois mis en ligne des excuses publiques suite à des matches particulièrement mauvais.

Camacho, le sélectionneur qui a touché le fond

Camacho, le sélectionneur qui a touché le fond

Le plus atroce fut peut-être une défaite en 2013 face à une faible Thaïlande, encore moins bien classée. Après le match, la foule a empêché le bus de partir et hurlé des insultes aux joueurs. S’en est suivi une émeute en bonne et due forme, qui a fait au moins 100 blessés.

Les facteurs aggravants

Ce qui est déroutant, c’est que la Chine dispose de tous les ingrédients pour avoir une équipe forte, dont un amour national pour ce sport et une population immense (1,4 milliards d’habitants) de laquelle extraire le talent.

Plusieurs nouvelles politiques sont supposées améliorer ce point. Les 20 000 écoles, collèges et lycées choisis à travers le pays pour être rénovés en institutions dédiées au foot vont recevoir des terrains, des entraineurs, ainsi que des fonds et des formations. Peu de détails ont été révélés au sujet de ce nouveau cursus ou de ce qui sera sacrifié pour faire plus de place au foot durant la journée.

A mettre en parallèle avec le foot africain...

Les meilleurs étudiants seront envoyés dans des centres de formation à l’étranger que la Chine construit actuellement en Espagne et aux Pays-Bas.

À Pékin, le football sera même ajouté aux concours d’entrée dans les lycées, et chaque école devra intégrer la discipline à son programme d’éducation physique.

Il y a un précédent en terme de succès orchestré par le gouvernement. Quand, pendant les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, les sports avaient une dimension politique les méthodes soviétiques de la Chine ont permis une moisson record de médailles d’or.

Comme jeu cependant, beaucoup pensent que le football marche différemment. Face à tous les problèmes de ce sport, il est bien plus délicat de tricher, s’entrainer ou même se doper pour un trophée. C’est un sport collectif qui nécessite à la fois travail d’équipe et créativité.

Vous vous rappelez 1993 ? Athétisme, soupe au sang de tortue, victoires

Vous vous rappelez 1993 ? Athétisme, soupe au sang de tortue, victoires

Certains disent que c’est à cause de la société chinoise, car dans le système éducatif compétitif, bien peu de parents sont prêts à laisser leurs enfants passer un temps si précieux à taper dans un ballon.

D’autres désignent la corruption omniprésente des dirigeants du football chinois.

Quelques analystes sportifs accusent le système politique. Sous couvert de l’anonymat par peur d’être connu comme critiques du Parti, les analystes mettent en avant le fait que peu de pays autoritaires ou de dictatures ont déjà remporté une Coupe du monde.

Condamné par le succès ?

L’enthousiasme assumé de M. Xi pour le football vient conforter l’image d’homme simple qu’il cultive depuis son arrivée au pouvoir fin 2012 – un écart net par rapport à ses prédécesseurs traditionnellement austères.

C’est un choix sans risque – si le football chinois continue sur la voie de l’échec, qui accusera M. Xi ? Alors qu’a contrario, les bénéfices seraient sans limites.

« Cela signifierait leadership, héritage, » dit M. Xu, l’historien. « M. Xi est un homme ambitieux. S’il réussit, il deviendra un héros chinois. »

On a déjà eu un petit aperçu du délire qu’un tel succès provoquerait.

Le mois dernier à la Coupe d’Asie, la Chine est parvenu on ne sait comment à remporter trois matches de suite. Alors que l’équipe n’était qualifiée que pour les quarts de finale, l’agence de presse publique Xinhua parla de « parcours de rêve ». Les joueurs furent acclamés comme des héros.

Sur les réseaux sociaux, certains se sont dits émus aux larmes. Un blogueur a résumé le moment ainsi : « Maintenant je peux mourir. »

Et bien évidemment, les cadres du Parti se sont empressés de s’attribuer tous les mérites. La commission anti-corruption que M. Xi a lâchée sur des milliers de fonctionnaires terrifiés a déclaré qu’il s’agissait d’une conséquence directe de sa surveillance des dirigeants du football.

Tape dans un ballon !

Quand on lui parle de cet empressement à savourer cette gloire nouvelle du football chinois, Ma Dexing soupire longuement. Rédacteur en chef adjoint du magazine sportif Titan, M. Ma a une théorie nettement différente au sujet de ces victoires récentes.

Depuis des années, la Chine a eu de si mauvais résultats que les dirigeants rechignaient à s’impliquer, de peur de ruiner leur carrière.

Selon lui, cette brève trêve du mauvais management sur toute la chaine de décision est ce qui a le plus aidé le foot chinois à progresser.

Ironiquement, il s’inquiète que les récents succès de l’équipe – combinés à un soudain intérêt du gouvernement – ne mènent qu’à un chose pour le football chinois : l’échec.

« Le niveau du football chinois n’est en fait pas si mauvais, » insiste-t-il. « Le problème, c’est tout ce qui va avec. »

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