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Wanegaine Tching Tchong

Vogliu scrive u tò nome

20 Avril 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #L'université du Guangxi, #FLE, #Démocratie, #Taiwan, #Liberté d'expression

Taipei

Taipei

Une classe normale. On travaille ensemble, j'explique des trucs, ils me demandent des machins, on corrige un bidule, bref, le quotidien.

Il me reste un quart d'heure avant la fin du cours. On est allés plus vite que prévu. À la bonne heure ! Je vais pouvoir les faire parler en les forçant (gentiment) à réutiliser ce qu'on a étudié depuis deux jours.

Des superlatifs, des comparaisons. Mieux que, le pire, moins bien que, la meilleure, etc.

J'opte pour un thème propice aux échanges spontanés et qui colle au cours qu'on vient de faire : je leur demande dans quelle ville de Chine il fait bon vivre, et d'expliquer pourquoi, bien sûr.

Les noms de villes fusent. Les goûts et préférences de chacun s'expriment.

- Lijiang ! Parce que le rythme de vie est relax. L'environnement est meilleur que dans les grandes villes.

- Mais y a pas de boulot, non ?

- Ha... Heu, oui. Mais quand même.

- Moi c'est Guilin, les avantages de la ville sans les inconvénients !

- Moi Xiamen : il y a la plage, des hauts salaires et une super fac.

- Moi c'est Nanning. Je suis d'ici, c'est la meilleure ville du monde.

Xiamen

Xiamen

On papote, on se marre. J'interroge un silencieux.

- Et toi ? Tu en penses quoi ? C'est laquelle la meilleure ville de Chine ?

- Taiwan.

Éclat de rire général. « Mais qu'il est con ! », « Oh le gros boulet ! »

- Du calme, s'il vous plait. J'ai demandé une ville, pas une province.

- Ah oui, pardon. Alors je corrige : j'aimerais vivre à Taipei.

- Voilà, là d'accord. Et pourquoi Taipei ?

- Pour la liberté.

Vieux silence. Je déglutis. Va falloir la jouer fine.

- Heu... La liberté, qu'entends-tu par là ?

- A Taiwan, il y a la démocratie.

Un étudiant ricane trop fort et intervient. Il commence à entonner (en français) le grand opéra composé par le Bureau de la propagande à Pékin. Je connais l'air par cœur, et dès les premières notes, chose incroyable pour un prof de langue vivante, je lui intime l'ordre de fermer sa gueule.

Et je demande à ma classe intriguée : « C'est quoi la démocratie ? »

Réflexion collective intense. Certains sortent le dictionnaire électronique. Froncements de sourcils. Grattage de tête.

- C'est quand les gens sont égaux ?

- Non.

- C'est quand on choisit ses chefs ?

- Oui. Ça s'appelle comment ?

Ça fait tilt chez un garçon du fond de la classe : « Les élections ! »

- Voilà, c'est ça : dans une démocratie, on vote, on choisit le maire de sa ville, on choisit le président.

Il se regardent entre eux, goguenards, « truc de dingue ! »

- On vous a demandé votre avis avant que Xi Jinping ne devienne Secrétaire général ?

La question est tellement incongrue pour eux qu'ils en rient, sans même chercher à y répondre.

Ils ont compris. Il me reste cinq minutes. J'hésite. J'embraye où j'arrête là. Rien à péter, allez on y go :

- Et quelle est l'autre grande différence entre la Chine continentale et et Taiwan ?

- L'écriture !

- Non, en politique.

- La monnaie.

- En politique, pas en économie.

Nouveaux froncements de sourcils et grattages de caboche.

J'inspire à fond et j'écris au tableau...

la liberté d'expression

Regards perplexes.

- Si je sors dans la rue avec un mégaphone et que je critique François Hollande, il m'arrive rien. Il se pourrait même que des gens se joignent à moi. Et c'est valable à la télé et sur internet, partout. C'est ça la liberté d'expression.

Bon. J'enchaine.

« Si vous sortez dans la rue et que vous critiquez Xi Jinping, il se passe quoi ? »

Une fois de plus, je n'obtiens que des rires. L'incongruité de la scène qu'ils imaginent est trop forte.

« Police, passage à tabac, et cellule, pas vrai ? »

Alors que je n'attendais pas de réponse, ça fuse comme des « Amen ! » et des « Halléluia ! » pendant une messe en Alabama : « Oui ! C'est ça ! C'est comme ça que ça se passe, ici ! On peut rien dire ! »

- Voilà, maintenant vous comprenez pourquoi votre camarade aimerait vivre à Taipei ?

Le camarade en question regarde à l'horizon, le torse bombé, tandis que ses acolytes le dévisagent, à moitié intrigués, à moitié admiratifs.

La sonnerie de la fin du cours retentit. Juste quand il fallait.

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