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Wanegaine Tching Tchong

Xi Dada (1)

10 Avril 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Xi Jinping, #Parti Communiste, #Corruption, #Peng Liyuan, #Yu Hua, #Catastrophe, #Shanghai

Aujourd'hui, j'entame avec ceux que ça intéresse une série qui vous rendra incollable sur Xi Jinping, et surtout de mieux comprendre qui est cet homme, quelle politique il mène, et pourquoi. C'est signé Evan Osnon du New Yorker. C'est la première fois que je trouve un article aussi détaillé sur l'actuel président chinois. C'est long, vraiment très long (ça couvre 60 ans), d'où mon choix de mettre le texte en ligne par épisodes plus courts et, j'espère, plus digestes. Huit billets.

L'immense article intégral est disponible en VO ici.

Comme souvent, j'ai ajouté des images et des hyperliens.

Xi Dada (1)

Rouge Né

Comment Xi Jinping, un quelconque administrateur de province, est devenu le dirigeant chinois le plus autoritaire depuis Mao.

Avant le réveillon du Nouvel An 2014, Xi Jinping, président de la Chine et Secrétaire général du Parti Communiste Chinois (PCC), a accepté qu’une équipe de tournage entre dans son bureau et enregistre un message adressé au peuple. Adolescent, M. Xi avait été envoyé travailler dans une ferme ; il était si douillet que les autres travailleurs lui donnèrent la note de 6 sur 10, « moins que les femmes, » reconnaitrait-il plus tard, honteux. Maintenant, âgé de 61 ans, M. Xi mesure 1 m 80, plus que tous les dirigeants du pays ces quarante dernières années, il a une belle voix de baryton, et une belle stature. Quand il reçoit un invité, il reste droit, ses grands bras le long du corps, le cheveu gominé, dans une posture « à prendre ou à laisser » qui force le visiteur à traverser la pièce en quête d’une poignée de main.

Le prédécesseur de M. Xi, Hu Jintao, lisait ses vœux du Nouvel An sur un prompteur dans une salle aseptisée. M. Xi, qui a pris ses fonctions en novembre 2012, s’est lié avec une génération de communistes terre-à-terre, une caste militaire qui a pour credo « travail acharné et vie banale ». Il a délivré son message à son bureau. Derrière lui, les rayons de sa bibliothèque contenaient des photos le montrant en commandeur en chef et en père de famille. Sur une d’entre elles, il portait un treillis de l’armée et une chapka, en visite auprès de soldats dans la neige ; sur une autre, il se baladait avec sa femme et sa fille, accompagnant son père Xi Zhongxun, un révolutionnaire renommé, en chaise roulante. Les étagères contenaient aussi des séries de livres. L’éducation scolaire de M. Xi a été interrompue pendant presque une décennie à cause de la Révolution culturelle. Il en a gardé l’habitude des autodidactes qui consiste à citer ses références littéraires. Il cite souvent les classiques chinois et dans une interview à la presse russe l’an passé, il déclarait avoir lu Krylov, Pouchkine, Tchekhov et Cholokhov. En visite en France, il disait avoir lu Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Saint-Simon, Fourier, Sartre et une douzaine d’autres. Dans son discours du Nouvel An, M. Xi a oscillé entre les slogans socialistes (« Nous agitons bien haut l’épée contre la corruption. ») et les expressions en vogue sur les réseaux sociaux (« Je clique sur J’aime pour mon peuple. »). Il s’est engagé à lutter contre la pauvreté, améliorer le règne de l’état de droit, et rester fidèle à l’Histoire. Quand il a énuméré les accomplissements de l’année passée, il a loué la création d’un nouveau jour férié consacré à la Deuxième Guerre Mondiale : le « Jour de la victoire du peuple chinois dans la guerre de résistance à l’agression japonaise. »

M. Xi est le sixième homme à diriger la République Populaire de Chine (NDT : le septième), et le premier qui soit né après la révolution, en 1949. Il trône au sommet d’une pyramide de 87 millions de membres du PCC, une organisation dont les membres sont plus nombreux que toute la population allemande. Le Parti n’a plus accès à tous les recoins de la vie quotidienne comme c’était le cas dans les années 70, mais M. Xi préside à une économie qui, sur un critère, a dépassé celle des USA par la taille ; il détient l’autorité absolue sur tous les généraux, juges, journalistes, et PDG d’entreprises publiques. Comme l’a décrété Lénine en 1902, « ... pour diriger un orchestre, il est nécessaire de savoir qui joue du violon, où, qui fait une fausse note et pourquoi. »

Les vœux de M. Xi furent diffusés sur les chaines et les ondes publiques à 18 h 30, juste avant le journal télévisé. Quelques heures plus tard, les informations échappaient complètement à son contrôle. À Shanghai, une immense foule se réunissait pour fêter le Nouvel An sur le Bund, la promenade qui longe le fleuve Huangpu, avec une vue splendide sur les gratte-ciels. La foule augmentait trop vite par rapport à l’espace disponible. Vers 23 h 30, la police envoyait des centaines d’agents supplémentaires pour maintenir l’ordre, mais il était trop tard ; un escalier fut bloqué, les gens ont hurlé et poussé. Une bousculade a suivi. En tout, 36 personnes sont mortes étouffées ou piétinées.

La catastrophe s’est produite dans un des lieux les plus développés et prospères de Chine, et le public fut consterné. Les jours suivants, les autorités de Shanghai organisaient une cérémonie à la mémoire des victimes, et encourageaient ses citoyens à passer à autre chose ; les censeurs du web effacèrent les discussions cherchant à établir les responsabilités du drame, la police interrogea les internautes ayant posté des critiques à l’égard de l’état. Quand les familles des victimes se rendirent sur les lieux de la bousculade, la police les surveillait de près, et installa des barrières de métal pour restreindre l’accès. Caixin, une agence de presse, a révélé que durant la bousculade, les fonctionnaires responsables de la zone étaient en train de participer à un banquet à base de sushis et de saké, au frais de l’état, dans une salle privée de l’Empty Cicada, un restaurant de luxe tout proche (NDT : 560 € par tête). L’information était embarrassante, car l’un des premiers diktats du président furent les « Huit règles » des agents publics, visant à mettre fin aux extravagances et à la corruption. Entre autres choses, la campagne demandait aux officiels de se limiter à « quatre plats et une soupe. » (Au final, ce sont 11 fonctionnaires qui furent sanctionnés pour mauvais usage de fonds publics et pour incapacité à éviter un risque public.)

Quelques semaines après l’incident de Shanghai, j’ai appelé un journaliste vétéran à Pékin, dont l’emploi lui donne accès aux rouages du Parti. Quand je suis arrivé chez lui, ses enfants exerçaient un contrôle total et bruyant sur le salon, aussi nous sommes-nous retranchés dans sa chambre pour discuter. Quand je lui ai demandé comment allait le président Xi, il a mentionné le banquet à l’Empty Cicada. Selon lui, cela mettait en lumière un problème plus profond que quelques bureaucrates menant la belle vie. « Le gouvernement central avait émis une interdiction formelle et absolue de sortir diner sur des fonds publics. Et ils l’ont quand même fait ! » dit-il. « Ça nous prouve que les fonctionnaires locaux trouvent toujours une façon de s’adapter aux changements. Il y a un dicton qui dit "quand une règle est imposée d’en haut, il y a toujours moyen de la contourner par en bas". » La lutte entre l’empereur et sa bureaucratie suit toujours le même modèle en politique chinoise, et ça finit rarement bien pour l’empereur. Mais mon ami journaliste croyait en M. Xi. « Il n’a peur ni du Ciel ni de la Terre. Et comme on dit, il est rond dehors, mais carré dedans. Il a l’air mou, mais il est très dur. » (NDT : une main de fer dans un gant de velours)

Avant d’arriver au pouvoir, M. Xi était décrit, en Chine comme à l’étranger, comme un quelconque administrateur de province, fan de pop culture US (Le Parrain, Il faut sauver le soldat Ryan) qui s’intéressait plus aux affaires qu’à la politique, et qui n’avait été sélectionné que parce qu’il s’était aliéné moins de soutiens de ses pairs que ses concurrents. Ce portrait était incomplet. Il avait passé plus de trois décennies dans la vie publique, mais le système chinois ne l’avait que peu exposé. Lors d’une conférence de presse, un journaliste lui demanda un jour de noter son travail : « Quelle note vous attribueriez-vous ? 100 ou 90 ? » Ni l’un ni l’autre, répondit M. Xi, « une trop bonne note serait présomptueuse, une trop basse laisserait penser que je n’ai pas d’estime de moi-même. »

Mais, au quart de son mandat de dix ans (NDT : en fait deux mandats de cinq ans), il s’est avéré être le dirigeant le plus autoritaire depuis le président Mao. Au nom de la protection et de la pureté, il a fait enquêter sur des dizaines de milliers de ses concitoyens, sur la base de soupçons allant de la corruption à la communication de secrets d’état ou à l’incitation à renverser le gouvernement. Il a obtenu ou créé pour lui-même dix titres, non seulement ceux de chef de l’état et chef des armées, mais aussi celui de chef des plus puissants comités du Parti – ceux dédiés à la politique étrangère, au dossier Taiwan, et à l’économie. Il s’est proclamé chef des nouveaux organismes supervisant Internet, la restructuration de l’état et de l’administration, la sécurité nationale, la réforme de l’armée, et il a efficacement pris le contrôle des tribunaux, de la police ainsi que de la police secrète. « Il est au centre de tout, » me disait Gary Locke, ancien ambassadeur des USA à Pékin.

Xi Dada (1)

Au PCC, on fait campagne après avoir été élu, pas avant. Et alors qu’il se construisait une popularité et s’attachait à parfaire son message, M. Xi a laissé voir un profond désir de changement. Il appela la Chine à poursuivre le Rêve chinois : un « grand renouveau de la nation, » un mélange de prospérité, d’unité et de force. Il a proposé plus de soixante changements économiques et sociaux, d’un assouplissement du contrôle des naissances, à la fin des camps de « rééducation par le travail », et la réduction des monopoles d’état. Il s’est mis en quête de prestige à l’étranger ; pendant son premier voyage officiel (à Moscou), il était accompagné de sa femme, une célèbre soprano nommée Peng Liyuan, qui a provoqué une couverture médiatique incessante du premier couple présidentiel moderne en Chine. Mme Peng allait rapidement apparaître dans le classement des célébrités les mieux habillées de Vanity Fair.

Après Mao, la Chine a mis en avant l’image de « présidence collégiale » en opposition avec les grands leaders. M. Xi a revu cette approche, et son gouvernement, à l’aide de vieux et de nouveaux outils, a élargi cette représentation. Dans l’esprit du Petit livre rouge de Mao, des éditeurs ont publié huit volumes de discours et d’écrits de M. Xi ; le plus récent, Les Remarques de Xi Jinping, dissèque ses déclarations, classe ses expressions favorites, et explique ses références culturelles. Une étude du Quotidien du Peuple, a révélé qu’au deuxième anniversaire de sa prise de fonction, M. Xi avait été mentionné deux fois plus que son prédécesseur après le même laps de temps. Il est le héros d’une série de dessins animés destinée aux jeunes qui débute par « Comment faire un chef », le décrivant, malgré son pedigree familial, comme un symbole de la méritocratie – « un des secrets du miracle chinois. » L’agence de presse publique a même pris la liberté jamais vue jusqu’alors de donner un surnom au Secrétaire général : Xi Dada – Tonton Xi. Au mois de janvier, le ministère de la Défense éditait une série de toiles le dépeignant dans des poses héroïques ; des milliers de candidats à la licence d’arts à l’université technologique de Pékin ont été jugés sur leur capacité à dessiner son portrait. Dans les Nouvelles du soir de Pékin, on apprenait que l’une des candidates admirait tant le président qu’ « elle dût faire de gros efforts pour que ses mains cessent de trembler. »

Pour les étrangers, M. Xi est un sujet moins consensuel. Les librairies de Hong Kong, isolées du contrôle exercé sur le continent, proposent des biographies de qualités variables – parmi les meilleures, La Nouvelle biographie de Xi Jinping, de Liang Jian, et Le Futur de la Chine, de Wu Ming – mais la plupart sont écrites à distance, sous pseudonymes. Le meilleur récit de la vie et des influences de M. Xi reste celui qu’on peut reconstituer à partir de ses mots, de ses décisions, éparpillés tout au long d’une longue ascension vers le pouvoir.

Kevin Rudd, l’ancien premier ministre australien, un sinophone qui a longuement discuté avec M. Xi au fil des années, m’a dit : « Ce qu’il dit, il le pense. Ce que je sais de lui, c’est qu’il n’y a que peu de place pour l’artifice. »

Au sein d’une direction connue pour ses apparatchiks insipides, M. Xi renvoie une image de force virile. Il se moque des « têtes d’œufs » et loue « l’esprit d’équipe de la meute de chiens qui dévore un lion. » Au cours d’une rencontre avec Vladimir Poutine en mars 2013, il dit au président russe, « Nous avons des caractères similaires » bien que M. Xi soit moins enclin au machisme torse nu. M. Xi admire Song Jiang, le hors-la-loi d’Au bord de l’eau, un classique chinois du XIVème siècle, pour sa capacité à « réunir des gens compétents. » Ni génial ni beau, Song Jiang mène une bande de rebelles héroïques. Dans un passage célèbre, il parle du fleuve Xunyang : « J’aurai ma revanche un jour / Et de rouge se teindra le flot du Xunyang. »

Xi Dada (1)

M. Xi décrit la base de son projet comme un sauvetage : il doit sauver la République populaire et le Parti avant qu’ils ne soient engloutis par la corruption, la pollution, les troubles à Hong Kong, au Xinjiang et dans d’autres régions, les pressions dues à une économie qui croit plus lentement que jamais depuis 1990 (même si elle se maintient à 7 %, un rythme plus élevé que dans n’importe quel autre pays majeur). « Les tâches que le Parti doit mener pour la réforme, le développement et la stabilité sont plus lourdes que jamais, et les conflits, dangers et défis sont plus nombreux que jamais, » déclarait M. Xi devant le Politburo au mois d’octobre. En 2014, le gouvernement a arrêté près d’un millier de membres de la société civile, plus qu’au cours de n’importe quelle année depuis le milieu des années 90 après le massacre de la place Tiananmen, selon les Défenseurs chinois des droits de l’homme, un groupe basé à Hong Kong.

M. Xi s’oppose sans ambiguïté aux notions démocratiques US. En 2011 et 2012, il a passé plusieurs jours avec le vice-président Joe Biden, son homologue à l’époque, en Chine et aux USA. M. Biden m’a dit que M. Xi lui avait demandé pourquoi les USA attachaient « tant d’importance aux droits de l’homme. » M. Biden a répondu à M. Xi, « Aucun président des États-Unis ne pourrait représenter les États-Unis s’il ne s’engageait pas en faveur des droits de l’homme, » et il a continué, « Si vous ne comprenez pas cela, vous ne pouvez pas discuter avec nous. Le président Barack Obama ne pourrait pas rester au pouvoir s’il n’en parlait pas. Alors voyez ça comme un impératif politique. Ça ne nous rend pas meilleurs ni pires. C’est ce que nous sommes. Vous prenez vos décisions, nous prenons les nôtres. »

Au cours des premiers mois au pouvoir de M. Xi, ses soutiens à l’ouest pensaient qu’il voulait réduire les critiques au silence pour relâcher l’étreinte par la suite, peut-être pendant son second mandat qui commencera en 2017. Cette opinion n’a plus cours. Henry Paulson, ancien secrétaire du Trésor dont le livre à paraître – Traiter avec la Chine – décrit une décennie de contacts avec M. Xi, m’a dit : « Il a été très franc et sincère – en public comme en privé – au sujet du fait que les chinois rejetaient les valeurs occidentales et la démocratie multipartite. » Il a ajouté : « Pour les occidentaux, ça peut sembler incongru d’être d’un côté si impliqué dans la promotion de la compétition et de la flexibilité dictée par le Marché en économie, et d’un autre côté vouloir toujours plus de contrôle de la sphère politique, des médias et d’internet. Mais c’est la clé : il voit un Parti fort comme nécessaire à la stabilité, comme la seule institution suffisamment puissante pour l’aider à atteindre ses autres objectifs. »

Yu Hua
Yu Hua

Dans sa détermination à gagner plus de contrôle et protéger le Parti, M. Xi a peut-être créé un autre genre de menace : il a fourré son nez dans les lignes de force internes et ébranlé la stabilité qui a marqué l’éveil de la nation pour toute une génération. Avant l’arrivée au pouvoir de M. Xi, les hauts-fonctionnaires se considéraient comme protégés. Yu Hua, le romancier, m’a dit : « Tandis que la Chine se développait, ce qui a réellement importé, c’étaient les "règles non-écrites". Quand les vraies lois n’étaient pas suffisamment précises ou claires, quand les politiques et les lois étaient à la traine par rapport à la réalité, on s’appuyait sur les règles non-écrites. » Elles régulaient tout, de combien mettre dans la poche d’un chirurgien à jusqu’où pouvait aller une ONG avant d’être interdite. « Les règles non-écrites ont été abolies » dit M. Yu. « Et c’est comme ça que ça doit être, bien sûr, sauf que les lois se font attendre. »

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