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Wanegaine Tching Tchong

Une et indivisible

22 Mai 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Xinjiang, #Ouïghour, #Rebiya Kadeer, #Ilham Tohti

Traduction pour vos beaux yeux d'un article du Nanfang, que pouvez lire en VO ici.

Aujourd'hui, il est question du Xinjiang et des Ouïghours, une question hautement sensible et délicate et complexe. On parle moins d'eux que des tibétains parce qu'ils sont musulmans, mais bon...

Sur l'article lui-même, je n'adhère pas à tout, mais ça reste intéressant.

Une et indivisible

Les âmes du peuple ouïghour

David Volodzko

Dans son classique de 1903, William Du Bois évoquait ce qu’il appelait la « double conscience », la définissant comme une « façon de se regarder par les yeux des autres, de mesurer son esprit avec le mètre d’un monde qui contemple avec un amusement satisfait et de la pitié. » Comme le peuple noir de son essai, le peuple ouïghour vit aussi dans l’ombre des Blancs de l’Asie, les Hans. Mais plutôt que de traiter d’un manque d’opportunités, l’histoire nationale présente le récit d’un conflit culturel. Quand la tension monte, les dirigeants montrent du doigt le passé nomade des autochtones du Xinjiang ou leur foi musulmane, plutôt que leurs conditions de vie. Et au lendemain du massacre de Kunming, le Département de la Dissémination a encore défendu les intérêts nationaux en congelant le moindre petit ruisseau de transparence. On sait tous que les médias chinois font de la rétention d’information, mais quand la violence du Xinijang s’étend à d’autres provinces, alors surgissent des questions auxquelles le refrain sur la Grande Unité ne peut répondre, et bien que ces assaillants soient une poignées de désespérés dont les actions ne sont pas représentatives, leur désespoir est largement partagé.

Littéralement « nouvelle frontière », la région aujourd’hui appelée Xinjiang fut pendant des siècles une source de jade. Sous la dynastie Han, une relative paix régnait, mais après son effondrement le calme ne fut plus rétabli avant l’arrivée de la dynastie Tang 400 ans plus tard. Les cosmopolites rois Tang maintinrent de chaleureuses relations avec les turcs de l’ouest. En fait, les armées de la frontière étaient principalement composées de Ouïghours et certains d’entre eux, comme le grand Ashina She’er, ont même réussi à devenir généraux. L’Islam est arrivé au 9ème siècle et une nouvelle confédération turque réussit à mettre en place des mesures pacifiques, du moins jusqu’à ce que les hordes de Gengis Khan ne déferlent au 13ème siècle, suivies par les massacres de la brutale dynastie Qing puis le règne de terreur du Turc musulman Yaqub Beg débuté en 1865. Le général Tso (...) défit Beg, en 1912 les Qing tombaient et naissait la République de Chine. Le Guomindang écrasait un soupçon d’indépendantisme dans les années 30, après quoi la Russie, prenant en main l’instabilité de la région, installait une base militaire et mettait au pouvoir un seigneur de guerre appelé Sheng Shicai qui fit torturer et exécuter plusieurs officiels en visite en provenance de la capitale en 1943, soupçonnés d’être des espions. Comme si cela avait été écrit à l’avance, il y avait parmi eux Mao Zemin, frère cadet de Mao Zedong. La Russie continua de soutenir les rebelles locaux et Pékin répliqua en aidant les moudjahidines anti soviétiques en Afghanistan, mais quand les forces pro soviétiques y prirent le pouvoir en 1978, la Chine militarisa le Xinjiang en guise de zone tampon (avec l’aide des USA). Depuis, la région a vu augmenter le terrorisme, tandis que le gouvernement travaille pour développer l’industrie locale à l’aide de groupes paramilitaires qui n’embauchent pas franchement les locaux.

Une et indivisible

Alors que des millions de Hans s’installent dans la région et prennent les emplois, le chômage des autochtones reste incroyablement élevé. L’économiste ouïghour Ilham Tohti, qui a été incarcéré à plusieurs reprises pour ses opinions, pense que l’emploi est la solution à l’agitation sociale au Xinjiang. Il n’a pas tort, mais les locaux ont besoin de plus que d’améliorations matérielles. Ils ont besoin de chefs, et donc d’une éducation qui forme des chefs. Dans une interview avec Michael Martin, le Docteur Dru Gladney, anthropologue, expliquait que les Ouïghours n’avaient actuellement personne pour les représenter à la façon d’un Dalai Lama pour les Tibétains. Et en effet, l’illettrisme reste élevé au sein de la population ouïghour et le taux d’éducation supérieure est bas. Et peu importe combien de personnes éclairées leur culture pourrait produire, le gouvernement s’acharne à les faire taire. De fiers intellectuels pourraient être les sauveurs du peuple, et des facteurs d’apaisement face à la haine sectaire, mais jusqu’à présent de telles personnalités ont pour la plupart été emprisonnées ou forcées à fuir. Les autres, semble-t-il, ne sont plus de ce monde. Il y a par exemple le romancier Abdurehim Otkur, qui fut arrêté par Sheng Shicai en 1937 et détenu pendant sept ans, puis gardé deux ans aux travaux forcés en 1958, après quoi il fuit vers la Russie soviétique et mourut en 1995. Ou bien le poète Turghun Almas, emprisonné pendant cinq ans et dont le livre sur l’histoire ouïghour fut interdit, et qui passa la fin de sa vie en résidence surveillée avant de mourir en 2001. Ou encore Tohti Muzart, arrêté pour espionnage en 1998 parce qu’il faisait ses recherches de doctorat sur l’histoire ouïghour et fit onze ans de prison, et se trouve désormais dans l’incapacité de finir ses études à Tokyo puisque Pékin ne délivre plus de passeports aux Ouïghours. Ou l’activiste Wu’erkaixi, qui vit désormais à l’étranger comme Anwar Turani et Rebiya Kadeer. Comme le peuple noir américain, le peuple ouïghour a besoin de héros et de talents pour l’inspirer – des sportifs, des artistes et de grands penseurs comme le boxeur olympique Mehmet Qiong, le soprano Dilber Yunus ou l’intellectuel Kahar Barat. Mais il n’y a qu’une poignée de telles personnes en vie aujourd’hui.

Rebiya Kadeer

Rebiya Kadeer

Et non seulement ils manquent de leaders, mais ils peuvent même pas les choisir. Bien sûr, progrès signifie voter pour beaucoup de citoyens du monde, mais ce n’est pas la voie du peuple ouïghour. Pas plus que l’indépendance n’est un objectif réaliste. La première étape, si ce n’est la seule, est l’égalité civique. À cette fin, l’éducation de la jeunesse ouïghour est primordiale, mais pas en renforçant l’identité culturelle, ni en l’excluant non plus. Franchement, je ne vois pas l’afflux de Hans chinois s’arrêter un jour, et si le Dr. Tohti a raison, alors la seule issue passera par plus d’assimilation, à la condition que cela donne aux Ouïghours une voix au sein de la Chine. Et l’une des meilleures façons d’avoir une voix passe par les lettres – et par cela j’entends en mandarin, la langue des opportunités économiques et de l’influence culturelle en Chine moderne.

Dans un passage de son essai, Du Bois écrit au sujet des soi disant « Ailes d’Atlanta. » Il regrette la façon dont le but obsessif de s’enrichir a menacé d’autres considérations. Enseignant à Urumqi, une bonne amie a vu de ses yeux la course à l’argent, effrénée et vulgaire, qui est trop banale dans la société chinoise aujourd’hui. Le peuple ouïghour, m’a-t-elle dit, est plus distingué dans ce registre, mais il n’en met pas moins le gain pécuniaire au dessus de tout. Il n’y a pas de jeunes poètes au Xinjiang.

Ainsi le peuple ouïghour doit apprendre à ne pas seulement considérer ce que Du Bois appelle l’ « entrainement vers le bas » qui fait gagner de l’argent, mais à prendre à compte également les « idéaux de vie nobles. » Ce Dixième Talentueux au sujet duquel écrit Du Bois est indispensable pour sauver la culture du peuple ouïghour, car elle ne sera pas sauvée par une mesure gouvernementale. Bien au contraire. Le peuple noir aux USA a préservé sa culture par la littérature et le chant, et les auteurs ouïghours qui écrivent en mandarin ouvrent la voie que leur peuple doit suivre.

Je ne prétends pas qu’écrire en mandarin et des modèles de Ouïghours à succès suffiront à préserver la précieuse culture de ces gens, surtout tant qu’ils auront la botte du Conseil d’État sur la glotte et le canon de l’Armée Populaire dans les côtes. Peut-être plus nuisible encore que cela : les stéréotypes négatifs du Ouïghour ont la belle vie au sein de la société chinoise, et ils semblent résonner et s’amplifier à chaque nouvel incident violent impliquant un Ouïghour. Sur le modèle du recrutement des gangs urbains des USA, beaucoup de jeunes locaux sont attirés par les groupes radicaux pour le prestige que cela apporte, et parce qu’ils n’ont pas vraiment d’autre choix. Ajoutez à cela le fait que les Ouïghours, comme beaucoup de peuples nomades, sont épris de liberté et se heurtent souvent violemment à l’autorité chinoise. Par exemple, après l’incident de Yilkiqi en 2013, des violences ont éclaté à travers le Xinjiang et des centaines de Ouïghours furent arrêtés. Et parfois la violence est également interne. En 2014, un chef religieux ouïghour fut poignardé à mort à Turpan alors qu’il revenait de la prière, assassiné par des membres de sa propre communauté pour avoir qualifié certains Ouïghours de « terroristes ». Mais l’agression extérieure joue clairement son rôle aussi. Cet été, juste avant la fin du Ramadan, la police d’Akyol a ouvert le feu sur une foule de Ouïghours qui manifestaient contre les restrictions sur les prières. Et cette agression extérieure n’est pas toujours injustifiée. Cet été aussi, une foule de Ouïghours armés de couteaux a attaqué un commissariat à Lukchun et 46 personnes furent tuées dans la riposte policière, le heurt le plus meurtrier depuis les émeutes de 2009 à Urumqi, la capitale de la province.

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Les violences au Xinjiang ne sont pas faciles à décrypter. Certaines sont attribuables à des agressions gouvernementales, certaines au terrorisme local, certaines sont de nature plus criminelle, et certaines sont simplement l’expression désespérée d’un peuple qui suffoque économiquement. Même si CCTV annonçait en 2013 une augmentation du nombre d’artisans du jade dans la région, le Xinjiang est désormais précieux pour une toute autre raison : le gaz naturel. Les champs de gaz du bassin du Tarim sont desservis par un pipeline de 4000 kilomètres jusqu’à Shanghai. Il y a aussi un pipeline de 9000 kilomètres de Khorgas à Guangzhou et un troisième pipeline prévu pour relier Horgos à Fuzhou, ainsi que deux pipelines supplémentaires en projet. En d’autres termes, le gouvernement ne lutte pas contre la violence dans la région simplement pour montrer qui est le patron, ni pour décourager le séparatisme, ni pour mettre une tape sur les mains de la Russie. Il s’agit plutôt, ou surtout, d’un puissant enjeu économique.

Cependant, les locaux ne sont pas souvent embauchés sur les champs de gaz. Les cadres des compagnies sont très majoritairement des Hans et, pour ne rien arranger, les Ouïghours n’ont pas beaucoup plus d’opportunités hors du Xinjiang. Et les opportunités qu’ils ont ne contribuent pas à leur faire une bonne réputation. Par exemple, dans les villes du sud-ouest où j’ai vécu (Nanning, Kunming, Chengdu), les Ouïghours sont soit tenanciers de barbecues de rue, soit essaient de vendre aux passants des iPhones ou des iPads Samsung volés.

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Un autre élément du problème de situation des Ouïghours dans la société chinoise est bien évidemment la religion. La plupart des chinois ne sont pas croyants. En plus, à moins qu’ils ne soient religieux, ils ne savent généralement pas grand chose des principales religions de la planète, suite à une absence d’expérience que ce soit durant leur éducation ou via leur vie personnelle. Ainsi le Chinois moyen n’est pas très ouvert d’esprit pour ce qui relève des formes de pratiques religieuses conservatrices, et il se trouve que la foi des Ouïghours requiert encore plus d’ouverture d’esprit que la plupart des autres. La foi des croyants témoigne de ce qu’ils sont profondément, et la foi des Ouïghours est l’Islam. Plus précisément, la majorité des musulmans du Xinjiang sont hanafites, une des quatre écoles de l’Islam sunnite. L’école hanafiste est l’une des plus vieilles et plus répandues des quatre écoles et est très implantée en Asie centrale. C’est aussi, à plusieurs titres, la plus libérale des quatre. Par exemple, les croyants peuvent prier dans leur propre langue, les couples peuvent se marier sans consulter de tuteur, les femmes ont le droit d’être juges. Cependant, si les sunnites interdisent toute représentation de Mahomet, les habitants des montagnes du Xinjiang sont généralement des ismaéliens qui ne voient pas de problème à représenter Mahomet (en effet, certains portent des images de lui autour du cou, et il y a même une grande fresque de Mahomet sur une place de Téhéran).

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Mais le conflit que vivent les Ouïghours ne résultent pas de leurs conceptions religieuses orthodoxes. Il s’agit d’un conflit ethnique imprégné de bigoterie et de violence insensée. Un des derniers passages du texte de Du Bois pose la question : vaut-il mieux avoir un enfant mort que de le voir vivre dans un monde pareil ? Et la réponse est bien évidemment contenue dans la question, car quand vous en arrivez à vous poser une question pareille, la situation est déjà si mauvaise que la question ne se pose même plus. En 2013, dans le comté de Pichan, un petit garçon ouïghour de 7 ans était taillé en pièces. La police arrêta un Han de 52 ans. Le garçon, Enkerjan Ariz, jouait avec ses copains près d’une briqueterie. D’après un rapport de l’officier de police Ahmet Ismail, le vieil homme, un employé de la briqueterie, pensait que les garçons étaient venus voler et attrapa Enkerjan par le bras. Les copains d’Enkerjan s’enfuirent et, selon M. Ismail, l’homme « a emmené l’enfant chez lui et l’a tué. » Après cela, environ 150 parents du garçon se dirigèrent vers les logements autour de la briqueterie mais furent stoppés par la police locale.

Il est délicat de donner du sens à de telles horreurs. Mais en y réfléchissant, je pense souvent à une expérience que j’ai vécue récemment. L’an passé, un après-midi, il m’a fallu un temps exceptionnellement long pour attraper un taxi près de chez moi. Quand je fus enfin pris en charge, j’ai demandé au conducteur pourquoi ça avait pris si longtemps. Y avait-il eu un événement dont je n’étais pas au courant ? Les horaires des chauffeurs avaient-ils été modifiés ? Il me regarda et rit, puis me dit que c’était parce que j’étais ouïghour. Personne ne veut prendre les Ouïghours, m’expliqua-t-il. Leur patrimoine turc, ainsi qu’un probable soupçon de sang russe, fait que les Ouïghours ont parfois des traits incroyablement européens, et comme je portais depuis peu la barbe, je ne peux pas dire que j’étais surpris d’entendre que le chauffeur m’avait pris pour un Ouïghour. Mais pourquoi ne prenaient-ils pas les Ouïghours ? Était-ce simplement à cause du terrorisme ? demandai-je. Non, me répondit mon chauffeur, c’était parce que les Ouïghours demandaient souvent au chauffeurs qui les prenaient des adresses au-delà du troisième périphérique, presque hors de la ville, où ils étaient agressés par des bandes qui leur prenaient leur voiture. C’était arrivé plusieurs fois, me dit-il. Mais il me raconta ensuite une autre histoire, impliquant un jeune Ouïghour qu’il avait pris dans son taxi un jour. Le jeune homme était éduqué et parlait mandarin avec un irréprochable accent standard, comme s’il avait vécu à Pékin ou dans le nord de la Chine. Mais le jeune était reparti dans l’ouest après avoir constaté qu’il était très difficile de se faire de nouveaux amis. Mais malheureusement, en revenant dans le Xinjiang, son super accent et ses beaux diplômes faisaient de lui étranger parmi les siens. Le chauffeur me dit que le garçon était si poli qu’il en avait complètement changé d’avis sur les Ouïghours, surtout après avoir pu discuter aussi sérieusement, et il fut navré pour le garçon. « Nous sommes tous chinois, » me dit-il, « Il n’y a qu’une Chine. Un pays, un peuple. C’est comme ça que ça devrait être. Ce n’est pas la Chine. » Et son histoire me frappa par sa ressemblance avec celle racontée par Du Bois au sujet du Noir éduqué qui devint un étranger chez lui et mourut en fredonnant une chanson allemande. L’éducation est la voie pour sortir des ténèbres, mais seulement si les Ouïghours l’acceptent et la célèbrent quand leurs frères et sœurs y ont accès.

Abandonné ici par mes frères indifférents, tu dois raconter tout ce que tu vois (...)

Des problèmes hideux me sont tombés sur la tête, la nourriture et la boisson étaient comme du poison

Mes yeux creusés, abandonné ici dans cette tanière, mes amis comme des serpents et des scorpions.

Le Destin d’Horliqa Hemrajan

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