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Wanegaine Tching Tchong

Les jours d'après

11 Juin 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #TianAnMen, #Histoire

Pour Foreign Policy, une journaliste italienne se souvient de juin 1989 et de son retour à Pékin. La VO est sur le site.

Les jours d'après

« Les soldats étaient en larmes »

Une jeune témoin se souvient des lendemains du massacre de Tiananmen et comment, trois mois plus tard, la peur hantait toujours Pékin.

Par Ilaria Maria Sala

Le mois d’août s’achevait. La Chine disparaissait des informations, tandis que des événements majeurs dans d’autres endroits faisaient désormais la une.

L’Afrique du sud commençait à s’extraire de l’âge sombre de l’Apartheid. L’Europe de l’est avait entamé sa marche vers l’émancipation vis-à-vis de l’Union Soviétique. Moscou ne semblait plus toute puissante.

Mais la Chine demeurait étonnamment loin. Je restai éveillée la nuit, espérant établir un contact mental avec les visages familiers là bas. Est-ce que Niu Jinjin allait bien, le vendeur de yaourts devant Beishida, l’Université Normale de Pékin, qui avait donné un coup de main sur le tournage du Dernier Empereur de Bertolucci, et qui voulait apprendre l’italien ?

Et les cuisiniers du réfectoire de mon université, qui avaient entassé la nourriture sur les tables et nous avaient dit de nous débrouiller, tandis qu’ils prenaient leurs banderoles et partaient manifester sur la place en soutien aux étudiants ? Est-ce que Song Wenjun, qui avait abandonné son Master en arts pour se joindre aux manifestations, était en sécurité ? Avait-il retrouvé sa sœur ? Nous avions tous les deux quadrillé la ville en vélo le 5 juin, à sa recherche. Les chars étaient toujours au milieu de la rue – les tanks calcinés et noircis. Ils témoignaient de l’horreur engendrant l’horreur. D’autres se déplaçaient lentement, ou montaient la garde en rangs menaçants. Nous voyions des camions de soldats partout.

Ensemble, nous avons vu le corps d’un soldat pendu à un pont, son corps ravagé par le feu et la haine, et nous avons frémi d’effroi. Les gens avaient construit des barricades avec tout ce qu’ils avaient trouvé – des carcasses de cars brulés, les barres de métal des garages à vélos, des panneaux de signalisation. Nous sommes allés jusqu’au Musée militaire, un bâtiment d’architecture soviétique surmonté d’un mât portant une étoile rouge, et à l’ouest de la place qui était toujours bloqué et dangereux. Des soldats campaient là ; à travers les barreaux, nous pouvions les voir se rafraichir le visage à la grande fontaine devant le musée, tandis que d’autres se tenaient en rangs. Des gens continuaient à venir vers les soldats, en colère, poussiéreux, transpirants, en larmes. « Qu’est-ce que vous avez fait ! » criaient certains en agrippant les barreaux de métal de la porte. « L’Armée Populaire de Libération ! » hoquetaient-ils, incrédules. Une foule s’était assemblée et Wenjun et moi sommes descendus de vélo pour observer.

Une femme lança ce qui ressemblait à une paire de chaussures pour enfants ensanglantées, et cria « Regardez sur qui vous avez pointé vos armes ! »

Les jours d'après

Une femme lança ce qui ressemblait à une paire de chaussures pour enfants ensanglantées, et cria « Regardez sur qui vous avez pointé vos armes ! » Sa voix n’était pas humaine.

Les soldats ont levé leurs fusils et tout le monde s’est dispersé. Ils ont tiré et les balles ont volé si près que nous en eûmes mal aux oreilles.

Nous n’avons pas retrouvé la sœur de Wenjun ce jour là, mais avons finalement réussi à rentrer à notre dortoir. Les rues étaient dévastées. Tu te souviens des feux, des buchers quand les gens se débarrassaient de leurs vêtements militaires ? Plus personne ne voulait porter ce vert. (NdT : à leur arrivée à l'université, les étudiants suivent une courte formation militaire, au cours de laquelle ils reçoivent un uniforme bon marché) L’odeur du plastique fondu nous brula les narines quand des chaussures et ceintures en caoutchouc furent lancées dans le feu.

Les jours d'après

De retour à Beishida, il y avait toujours des foules dans les rues. Ils arrêtaient les étudiants étrangers et nous mettaient des choses dans les mains. Des balles. Des photos. Des vêtements troués et tachés de sang. « Vous devez rentrer. Vous devez raconter au monde ce qui s’est passé. Nous, on ne peut pas, » nous disaient-ils. Pour la première fois depuis mon arrivée Chine un an plus tôt, cette expression, « meiyou banfa » (« on n’y peut rien »), qui me faisait parfois rire, cette expression faisait soudainement et puissamment sens.

Une colonne de camions remplis de soldats traversa la foule, qui ne se dispersa pas mais se rassembla. Abasourdie, j’ai vu que les soldats étaient en larmes, et certains d’entre eux tendirent à la foule leurs armes et munitions. Un étudiant saisit un drapeau rouge et monta sur le premier camion tandis que le convoi continuait vers le nord, vers l’université du Peuple et l’université de Pékin. Le lendemain, j’ai entendu dire qu’ils avaient tous été arrêtés. D’autres ont juré qu’ils avaient été abattus. Je ne saurai jamais.

Peu après, j’ai été évacuée par l’ambassade britannique et rapatriée à Hong Kong, d’où j’ai pu rentrer en Italie où j’ai retrouvé ma famille sur la côte toscane. Pendant tout l’été, j’ai sursauté à chaque fois qu’un courant d’air faisait claquer une porte. Les hélicoptères dans le ciel m’effrayaient. J’ai compris ma grand-mère qui avait vécu la guerre et restait anxieuse quand un avion passait à proximité. Il m’a fallu des semaines pour enfin pleurer, et pour que les cauchemars cessent.

Les premiers jours, je ne savais pas comment parler de ce que j’avais vu. Mon histoire devenait systématiquement répétitive, et personne n’était en mesure de m’aider. Certains se demandaient pourquoi on ne pouvait intervenir depuis l’étranger quand de telles choses se déroulaient au grand jour. Quelques uns pensaient que les étudiants devraient être accueillis. D’autres étaient horrifiés, mais se servaient de ce qui était arrivé en Chine pour marquer des points lors des débats politiques domestiques. D’autres répétaient sans cesse que « Mao n’aurait jamais fait ça. » Rapidement, c’est devenu un autre prétexte pour que les gens puissent parler d’eux. Je voulais retourner à Pékin.

Les jours d'après

Je suis arrivée à Hong Kong début septembre, dans la chaleur moite de la fin d’été subtropicale. Les marchands de journaux et librairies étaient remplis de livres de photos et de reconstitutions des manifestations et de leurs suites. J’ai tout acheté, et tout lu durant mes insomnies dues au décalage horaire, et j’ai rapidement tout jeté. Je ne pourrais pas ramener tout ça à Pékin, c’est sûr, pensai-je, et puis ça servirait à quoi ? Là bas tout le monde savait, tout comme moi.

Le 4 septembre, à Victoria Park, il y eut une grande veillée pour commémorer ce qui s’était passé trois mois plus tôt. J’eus de brèves discussions avec des gens qui me regardaient avec incrédulité quand je leur disais que je partais pour Pékin le lendemain.

Bien sûr, j’avais peur. Mais il fallait que j’y retourne. Que j’efface de ma mémoire cette ville balafrée, la remplace par de nouvelles images. Je devais vaincre la peur.

À l’enregistrement, on m’a dit d’être prudente. J’ai atterri – tu te souviens comme l’aéroport était petit, comme il avait l’air socialiste, jauni par la poussière des tempêtes du désert de Gobi, à l’époque d’avant la pollution ?

Alors que je me préparais à faire la queue à l’immigration, un agent est sorti du guichet VIP/diplomatique et est venu vers moi pour m’inviter à griller la file d’attente. « Je suis étudiante » dis-je, restant dans la file. « Vous êtes notre hôte étrangère et vous êtes bienvenue » me sourit-il. Alors je l’ai suivi, et ce fut réglé en un rien de temps.

De retour à mon dortoir, j’ai levé les yeux vers la terrasse d’où j’avais regardé les premières manifestations étudiantes qui défilèrent sur Xinjiekou dès que la nouvelle de la mort de Hu Yaobang s’était répandue. Maintenant, à dix heures du soir, il ne se passait rien.

Toutes mes affaires avaient été emballées dans un gros carton et laissées dans ma chambre, dans l’attente d’instructions. Même mon vélo était toujours garé en bas avec tous les autres, à côté des salles à bouilloires où on allait remplir nos bouteilles thermos. Le dortoir des étudiants étrangers était quasiment vide : une poignée de nord-coréens, une femme du Libéria essayant désespérément de partir mais « otage de la mauvaise diplomatie de son pays avec Pékin ». Deux étudiants pas là pour longtemps. Un professeur d’anglais.

Les jours d'après

Sur la surface de briques, d’asphalte et de béton, Pékin semblait en train de guérir. Un jour j’ai pris un taxi pour Jianguomen, quelques rues à l’est de Tiananmen. Avant de s’engager sur l’Avenue de la Paix éternelle, le chauffeur mit une cassette, et tandis que les roues de la voiture cahotaient légèrement dans les marques laissées par les chenilles des chars dans l’asphalte, il sifflota Yi Wu Suo You, de Cui Jian – Pas en mon nom, l’hymne des étudiants sur la place. Nous nous sommes regardés dans le rétroviseur, sans dire un mot.

Les bâtiments à l’angle du quartier diplomatique de Jianguomen portaient encore des impacts de balles. Certains arbres aussi.

Cela devint une façon sinistre de prendre ses repères dans la Ville du Début de l’Oubli : repérer les impacts de balles.

Cela devint une façon sinistre de prendre ses repères dans la Ville du Début de l’Oubli : repérer les impacts de balles. Échanger avec les amis les endroits où on peut en voir. Noter à quelle vitesse ils sont effacés, colmatés au ciment, noter les arbres abattus. Parfois, c’est tout un bâtiment criblé d’impacts qui disparaissait dans la poussière et les décombres.

La loi martiale était toujours en vigueur, pourtant personne ne se cachait pour montrer aux autres les marques de rafales. Ou pour demander négligemment : « Tu étais à quel endroit ? »

Tout le monde devait être rentré à 22 heures. Un soir, un ami est venu me voir, et après les bonjour emphatiques qui remplaçaient les questions qu’il ne fallait pas entendre, il a insisté pour que nous allions danser au Juliana, dans ce qui était alors l’hôtel du Lido. Il semblait tout excité, dans une précipitation nerveuse et égoïste ; déjà fatigué qu’on lui vole sa jeunesse, son désir d’insouciance, d’irresponsabilité, il voulait danser dans un hôtel étranger avec une étudiante en langues rencontrée quelques mois plus tôt sur le campus. Nous y sommes allés, bien que le Juliana soit devenu une caverne où ne se trouvaient que quelques hommes d’affaires saouls. Nous sommes partis quelques minutes plus tard. Le chauffeur de taxi qui nous reconduit à l’université ne cessa de nous reprocher de le faire sortir à cette heure, bien qu’il ait trop besoin d’argent pour nous refuser la course. Nous fûmes arrêtés à l’embranchement de Hepingli. Un soldat nous a demandé de baisser la vitre, et y passa son fusil avant de regarder à l’intérieur. Il l’enleva en voyant mon visage, et ordonna au chauffeur de ramener l’étrangère en sécurité. Mon ami trépidant était blême. Il ne m’a plus jamais invitée à aller danser.

Parfois, la nuit, on pouvait entendre de grosses détonations, et on se demandait si un soldat venait de tirer sur quelqu’un, et pourquoi, et comment. Personne n’était jamais sûr. Les rumeurs se multipliaient. Les gens chuchotaient dans leurs chambres, à propos des policiers en civil, des informateurs qui avaient donné des noms d’étudiants et de sympathisants, des gens qu’on ne retrouverait jamais, de conspirations, de meneurs soudainement tombés malades, de scénarios tordus pour mettre des étudiants en sécurité. Il y avait du vrai, il y avait du faux créé par la peur et l’impuissance, tout était impossible à vérifier.

Les jours d'après

Beishida devint trop sinistre, alors je demandais un transfert à l’université de Pékin où semblaient s’être rassemblés tous les étudiants étrangers de retour. Mais les étudiants y ayant été les plus impliqués dans les manifestations, les autorités ont décidé d’annuler toute la promo et ont envoyé les étudiants de première année à l’armée. Les panneaux d’affichage à Sanjiaodi, où s’étalaient les affiches politiques quelques mois plus tôt, où les équipes de journalistes internationales avaient filmé les étudiants se tenant au courant de la grève et de ses développements, où des discours improvisés avaient été tenus, étaient désormais un triangle désert et abandonné seulement décoré de misérables petites affiches publicitaires pour des cours d’anglais, des tournois d’échecs et des démonstrations de qigong.

Nous sommes allés en vélo faire nos courses au marché, mais devions nous méfier des photographes qui faisaient volontiers des clichés pour illustrer des articles ineptes sur les étrangers de retour, et sur le fait qu’il ne s’était donc pas passé grand chose. Un camarade de classe s’est retrouvé sur une de ces photos, tout souriant devant l’étal d’un vendeur de concombres, en pleine une du China Daily, ce qui l’avait fait frémir de honte.

J’ai revu Wenjun. Sa sœur allait bien.

Contrairement à la plupart des gens que je connaissais, il ne prévoyait pas de partir à l’étranger. « J’ai 22 ans. Ils sont vieux. Il ne vont pas rester en place toute ma vie, » me dit-il.

Au début de l’hiver, les rues ont commencé à se décorer de monceaux de choux. Car contrairement aux années précédentes, quand les acheteurs formaient de longues files d’attente pour acheter le légume d’hiver préféré en Chine du nord, cette année là les gens ont refusé d’en acheter. C’était un petit mouvement d’insubordination. Dans toute cette impuissance, les gens avaient la possibilité de refuser l’achat de choux subventionnés par l’état. Alors le Quotidien du Peuple publia un éditorial qui faisait l’éloge des vertus du « chou patriotique » (aiguo baicai). Quelques semaines après, les tas de choux commencèrent à sentir plus fort, et de nombreuses unités de travail reçurent l’ordre d’en acheter. Les cantines universitaires en furent remplies.

Je n’ai jamais revu Niu Jinjin, ni son magasin de yaourts. Un jour, je suis retournée au Musée militaire pour visiter une exposition sur le dongluan, « l’agitation ». L’exposition était très précise – il y avait des t-shirts d’étudiants, couverts de signatures et de slogans. Des mégaphones, des photos, des banderoles. Elle montrait le début des événements de façon objective, mais par la suite, le récit annonçait qu’un « petit groupe de traitres » avait piraté le mouvement et provoqué le chaos. Certaines journées n’étaient pas mentionnées, on voyait de joyeux soldats rétablir l’ordre, de joyeux pékinois de retour dans les rues nettoyées, de joyeux cerfs-volants dans le ciel. De joyeux étrangers de retour.

Au mois de novembre, le Mur de Berlin tombait.

Au mois de janvier, la loi martiale était levée à Pékin.

Les jours d'après

Petit à petit, la ville essaya de se débarrasser de la morosité, mais celle-ci collait à tout. Pendant un diner chez l’écrivain Mang Ke, une peintre garda sans cesse la tête baissée, désespérée, disant « La vie n’a aucun sens ! » Son mari voulait que je réponde, mais je ne savais pas quoi dire.

Tout le monde but trop.

De grands travaux publics furent entamés et allaient mettre des années à être achevés. Les grands carrefours sur les périphériques concentriques allaient être détruits un par un, remplacés par des échangeurs qui rendraient impossible aux citoyens de patrouiller dans la ville, d’arrêter les soldats, de leur parler et de leur dire de ne pas s’exécuter, ou de prévenir les étudiants si des mouvements de troupes suspects était détectés.

Finalement, la place elle-même allait devenir ce qu’elle est aujourd’hui, une vaste étendue trop grande pour tout rassemblement spontané. Les anciennes communautés très soudées furent dispersées tandis que les vieux quartiers du centre étaient détruits, remplacés par de hauts immeubles de bureaux.

Les centres commerciaux, même les boulevards, et le quartier d’affaires central anéantirent toute forme d’urbanisme à taille humaine, et l’oubli commença, enveloppant tout comme une camisole de force.

Bouleversée, la ville ne ressemblerait plus jamais à l’endroit où de jeunes manifestants, les yeux pleins d’espoir, purent rassembler plus d’un million de personnes, dans un carnaval fou qui saisit la liberté à pleines mains, joyeux et tragique, avant d’être étranglé.

Elle devint une ville de désirs de richesse et d’ambition. Des années plus tard, pleurant un autre vieil édifice en cours de démolition, j’ai demandé à une commerçante du voisinage ce qu’elle pensait de la disparition des hutong. « C’est le nouveau Pékin, » a-t-elle répondu. « Nous, les petites gens, on n’a pas notre mot à dire. Meiyou banfa, » ajouta-t-elle. « On n’y peut rien. »

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