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Wanegaine Tching Tchong

Plus vite, plus loin, plus cher

20 Septembre 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #TGV, #Gaotie, #Transports, #Liu Zhijun

Un papier de Foreign Policy sur le titanesque réseau TGV chinois. Pour le lire en VO directement sur le site, cliquez ici.

La Chine connectée

Après de considérables retards, le réseau ferré à grande vitesse est en passe de devenir la force unificatrice que les planificateurs espéraient depuis longtemps.

Wei Zhu, 10 septembre 2015

Plus vite, plus loin, plus cher

Des trains complets. Des manifestations dans les villes non connectées au réseau à grande vitesse. Et maintenant une magnifique carte montrant une Chine uniformément quadrillée par des lignes d’acier, qui a fait le buzz sur es réseaux sociaux. Après les contretemps du début, dont une collision mortelle ainsi que la chute du ministre des chemins de fer, le gaotie – le nom chinois du TGV – atteint enfin son objectif, relier plus de 100 villes avec un réseau d’environ 16000 km de lignes – plus que dans le reste du monde.

Fin juillet, une carte non officielle du réseau TGV chinois créée par Tao Anjun, professeur à l’Université du Sud-est à Nanjing mais aussi passionné autodidacte de train et féru de cartographie, a fait le buzz sur le web chinois (elle est visible en anglais ci-dessus). Le code graphique détaillé reprend la simplicité et la clarté d’une carte de métro, pourtant les pouvoirs publics ont réagi en insistant sur le fait que cette carte ne devait pas être utilisée à la place des documents officiels. Malgré cela, la carte et son accueil enthousiaste ont consacré l’arrivée du TGV comme un élément grand public, et de plus en plus aimé, de la vie quotidienne.

Les internautes chinois comparent le réseau TGV au métro : quelque chose de pratique, rapide et intégré.

« Le TGV a transformé la Chine en une grande ville. On peut vivre à Shijiazhuang et travailler à Pékin, » notait un internaute sur une plate-forme WeChat. (Les deux villes sont distantes de 290 km, soit un peu plus d’une heure de TGV) Les internautes expliquaient que le simple fait de regarder la carte leur donnait envie de voyager, visiter et manger. (NdT : en Chine, on ne visite pas un lieu sans grignoter les spécialités locales) Une version de la carte qui circule met en avant les nombreuses possibilités gastronomiques sur la ligne Nanjing-Chengdu, en commençant avec la soupe au sang et vermicelles à Nanjing, puis le canard à Wuhan, et enfin la fondue de Chengdu.

Au Tibet

Au Tibet

La création d’une nouvelle suscite un authentique enthousiasme dans les villes appelées à intégrer le réseau. Au mois de mars, les autorités annonçaient que la ligne reliant Yanji – avec 400 000 habitants, cette ville du nord-est de a province du Jilin est petite selon les standards chinois – à la capitale provinciale de Changchun ouvrirait en octobre, faisant passer le temps de trajet de 5 heures en bus à 2 heures en train. Un habitant de Changchun originaire de Yanji exultait : « Depuis que nous avons appris la nouvelle, toute ma famille meurt d’impatience. »

Même dans les endroits ayant déjà reçu la bénédiction TGV, l’éventualité d’une nouvelle ligne excite les habitants. Au mois de juillet, les questions des résidents lors d’une réunion à la mairie organisée par le chef du développement et des réformes de Wenzhou furent largement dominées par la possibilité d’une ligne directe entre Hangzhou et Wenzhou. Et les villes oubliées par le TGV se plaignent bruyamment. En mai, des milliers de citoyens de Linshui, un conté du Sichuan, se sont rejoints dans manifestation PCM (Pas Chez Moi) inversée, réclamant à la fois les avantages pratiques et le coup de pouce économique qu’une gare aurait apportés.

Ça n’a pas toujours été comme ça. La Chine a ouvert sa première ligne TGV le 12 octobre 2003, mais comme elle était censée étendre considérablement son réseau au cours des années suivantes, elle suscita un fort scepticisme, au pays comme à l’étranger. Les détracteurs mirent en cause la pertinence d’investir jusqu’à 88 milliards d’€ par an dans ce qui semblait un projet inutile et ruineux, surtout au vu des dizaines de milliards d’€ de dette publique contractée par le Ministère des Chemins de fer ; ils prédirent aussi que les passagers rechigneraient à adopter un moyen de transport plus cher.

Ces inquiétudes se révélèrent vite justifiées. Les premiers rapports évoquaient des trains, reliant des villes à plus de 300 km/h, quasiment vides. L’addition passait mal pour nombre d’usagers de la jeune classe moyenne, car les tarifs du TGV étaient (et sont toujours) nettement plus élevés que ceux des trains conventionnels. Par exemple, quand un billet de TGV Nanjing-Shanghai coûte de 19 à 31 €, le billet de son homologue « normal » peut s’acheter à moins de 12 €, en poussant beaucoup à aller se plaindre sur internet.

Mais ce furent deux événements qui mirent vraiment à mal la confiance du public envers le TGV. D’abord en février, le ministre des chemins de fer Liu Zhijun faisait l’objet d’une enquête pour corruption et abus de pouvoir, étant soupçonné d’avoir accepté 135 millions d’€ de pots de vin. Le scandale le poussa à la démission et il fut exclu du Parti, puis condamné à mort avec sursis, ce qui correspond généralement à un emprisonnement à vie. Puis en juillet de la même année, une collision entre deux TGV qui traversaient la ville côtière de Wenzhou fit 40 morts, faisant tomber un voile sombre sur l’ensemble du réseau à grande vitesse. L’accident résultait de réglementations inadaptées, d’une mauvaise gestion du centre de contrôle, et de vitesses excessives. Les tentatives infructueuses du gouvernement pour limiter la couverture médiatique de l’événement ne firent qu’accentuer la colère du grand public. Les commentaires sur Weibo, comme ceux faits peu après l’accident par le magnat de l’immobilier Wang Shi, reflétaient bien l’humeur générale : « Pourquoi y a-t-il tant d’accidents sur notre réseau à grande vitesse ? De toute évidence, le ministre des Chemins de fer a sacrifié la sécurité au profit de la vitesse. Il est temps de mettre un coup de frein ! »

Plus vite, plus loin, plus cher

L’enquête officielle désigna 54 fonctionnaires responsables et mena à d’importants changements. Le gouvernement reprit en main les règles de sécurité ; par exemple, la vitesse a été limitée à 300 km/h, et certains modèles de trains ont été rappelés. La construction de nouvelles lignes ralentit suite à une baisse des investissements, et le prix des billets fut fortement réduit pour enrayer la baisse de trafic passager. Mais le coup de grâce tomba en mars 2013, quand Pékin dissout le ministère des Chemins de fer, transférant ses compétences au ministère des Transports et à l’entreprise publique China Railway. L’un des plus puissants acteurs politiques et économique de l’état était démantelé en réponse aux inquiétudes de corruptions et de gaspillage. Mais cette décision visait aussi à regagner la confiance de la population.

Ces réformes ont rendu les années post 2011 sûres et dépourvues d’accidents, mais ce qui fit le plus pour l’acceptation du TGV, ce fut tout simplement le passage du temps.

Le scepticisme et l’inquiétude suscités par ce projet colossal s’estompèrent, et furent remplacés par une prise de conscience de ses avantages.

En 2014, un article de la Banque Mondiale faisait état de l’impact prometteur du TGV sur le commerce et la mobilité. En fait, les industries du voyage et du tourisme allaient en devenir les plus grandes admiratrices, misant sur une population de plus en plus riche, avec des slogans comme : « Mangez des dimsun du Guangdong le matin, faites l’ascension du mont Yuelu à midi, et visitez la tour de la Cigogne jaune à Wuhan le soir. » (...)

En vertu de quoi le peuple a voté en faveur du TGV de la seule façon possible dans une société capitaliste et non démocratique : avec son portefeuille. Malgré des tarifs élevés et des trains fréquents, beaucoup de trajets sont complets. La fréquentation quotidienne, qui augmente encore, a atteint 2,49 millions de voyageurs en 2014 et représente déjà le double du nombre de passagers sur les vols domestiques.

À travers le Gansu

À travers le Gansu

Quand j’ai fait le voyage Pékin-Guangzhou en juillet, j’ai marché tout le long du train et de ses 16 wagons, et je n’ai pas vu un siège libre. Quand je lui fis remarquer à quel point le train était rempli, mon voisin me répondit qu’il était parfaitement logique de prendre le TGV pour les longs et moyens trajets au vu de la perte de temps que constituaient les vols domestiques avec leurs mesures de sécurité et leurs retards chroniques. Pour beaucoup de Chinois – ceux dont la famille et les amis sont souvent partis faire leur vie aux quatre coins du pays en expansion – avoir plus de temps à passer ensemble est un confort précieux.

Il s’agit un accomplissement remarquable, mais difficilement transposable ailleurs. Malgré les efforts chinois pour vendre leur technologie et leur expertise à l’étranger, du Mexique à la Thaïlande, un seul dossier – la ligne Ankara-Istanbul entrée en service en 2014 – a été bouclé jusqu’à présent. Avec l’appui de l’état, des fonds apparemment illimités, et une population dense et urbaine, le développement du TGV chinois bénéficie de nombreux avantages qui lui sont propres. Il n’est pas encombré de soucis tels que trouver suffisamment de capitaux, mettre en place des droits de passage, ou faire face aux oppositions locales quant au tracé des lignes, autant de problèmes qui entravent le développement du TGV ailleurs. Au contraire, le TGV chinois est enfin en train de devenir le système global et sûr que les autorités voulaient depuis si longtemps.

Ce qui fut autrefois un motif d’inquiétude et scepticisme est désormais une fierté nationale. Les étrangers impressionnés par le TGV chinois sont souvent de la matière première pour les réseaux sociaux, comme cette vidéo (voir ci-dessous) où un suédois arrive à maintenir une pièce en équilibre pendant son voyage. Les images de trains complets sont un autre thème récurrent ; d’autres internautes aiment à s’adresser aux sceptiques d’autrefois en disant : « Plus personne ne dit que le TGV perd de l’argent maintenant. » Mais la plupart des commentaires sont tout simplement élogieux, soulignant comment le TGV a transformé le pays au cours des dernières années. « Le TGV est rapide et confortable, essayez-le dès que possible ! » peut-on lire sur Weibo. Ainsi que : « Le gaotie chinois est le meilleur du monde. »

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