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Wanegaine Tching Tchong

Folk

13 Janvier 2016 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Xinjiang, #Qapqal, #Mandchou, #Langues, #Xibe

Après l'inoubliable discours de Guitou à l'Assemblée de Corse, je vous propose d'approfondir la thématique « langues régionales » avec cet article du New York Times, traduit pour vous par mes soins. J'ai ajouté des hyperliens.

De rien, ça me fait plaisir.

Pour lire la VO, cliquez ici.

Ha oui, et pour info : Xibe, si vous voulez avoir la classe, prononcez-le « chi-bo ».

Aux confins de la Chine, le Mandchou, ancienne langue de l’empire, s’accroche.

Andrew Jacobs et Yufan Huang – 11 janvier 2016

Fermiers dans un champ de coton à Qapqal, au mois d'octobre

Fermiers dans un champ de coton à Qapqal, au mois d'octobre

Loyaux jusqu’au bout et connus pour leurs compétences de cavaliers, plusieurs milliers de soldats mandchous ont répondu à l’appel de l’empereur et, suivis par leurs familles et leur bétail, se sont lancés en 1764 dans un périple qui les mena du nord-est de la Chine aux limites les plus éloignées de l’empire Qing, les terres d’Asie centrale aujourd’hui connues sous le nom de Xinjiang.

Ce fut un pénible voyage de 18 mois, mais il y eut une consolation : après avoir accompli leur mission de pacification de la frontière ouest, les troupes furent autorisées à rentrer au pays avec leurs familles.

« Ils souffraient du mal du pays ici, et rêvaient de rentrer vers l’est » dit Tong Hao, 56 ans, descendant de colons de la branche xibe des Mandchous, qui étaient arrivés ici émaciés et épuisés. « Malheureusement, ça n’arriva jamais. »

Deux siècles et demi plus tard, les 30 000 habitants de ce comté rural qui se considèrent comme Xibe sont devenus une curiosité ethnologique et une aubaine linguistique. Les derniers locuteurs mandchous du nord-est de la Chine étant morts, les Xibe sont devenus les seuls dépositaires de ce qui fut la langue officielle d’un des empires les plus puissants du monde, s’étendant de l’Inde à la Russie et qui posa les bases géographiques de la Chine moderne.

Pendant les décennies qui ont suivi la révolution de 1911 qui a chassé les Qing du pouvoir après 300 ans, les Chinois mandarins ont vaincu la langue mandchou, y compris dans ses places fortes du nord-est. Mais l’isolement des Xibe dans leur région aride et éloignée, proche de la frontière kazakh, leur a permis de garder la langue en vie, même si son existence est restée oubliée jusqu’aux années 40.

Pour les universitaires étudiant le mandchou, tout particulièrement ceux qui se consacrent à la traduction des montagnes de documents de la dynastie Qing qui remplissent les archives de toute la Chine, la découverte de tant de locuteurs du mandchou fut reçue comme un cadeau des dieux.

« Imaginez : vous étudiez la littérature classique, vous allez à Rome, vous parlez latin et les gens vous comprennent » dit Mark C. Elliott, expert du mandchou à l’université de Harvard, qui se souvient de sa première rencontre, en 2009, avec un vieux Xibe dans les rues de Qapqal. « Je lui ai demandé en mandchou où se trouvait la vieille ville, et il n’a pas cillé. Ce fut une rencontre magnifique, une que je n’oublierai jamais. »

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Malgré les efforts du gouvernement, qui a inclus l’apprentissage de la langue dans les écoles primaires et finance un journal bimensuel, le xibe est confronté au même destin que bien des langues de la planète : la diminution de son nombre de locuteurs et la perspective de sa disparition.

Le magazine Ethnologue recense 300 langues en Chine, dont la moitié au bord de l’extinction car le mandarin, la langue officielle du pays, continue à submerger les langues minoritaires. Parmi celles menacées, vingt comptent moins de mille locuteurs, selon le site The World of chinese.

Même si de nombreux jeunes parlent encore xibe à la maison, peu d’entre eux savent lire son écriture épaisse, composée de 121 lettres écrites verticalement, de gauche à droite. Récemment, à la rédaction du Qapqal News, une gazette de quatre pages surtout composée de traductions d’articles des médias publics, He Wenjun, 72 ans, professeur et traducteur, s’est dit soucieux que ses enfants et petits enfants ne sachent ni lire ni écrire le Xibe.

« La langue n’est pas un simple outil de communication, elle nous lie à ce que nous sommes et nous rapproche les uns les autres, » dit M. He, qui a passé des décennies à traduire des documents impériaux Qing en chinois. « Je me demande combien de temps notre langue maternelle va pouvoir survivre. »

Classe de primaire à Qapqal, où les enfants doivent apprendre le xibe.

Classe de primaire à Qapqal, où les enfants doivent apprendre le xibe.

Même si les mariages mixtes et les migrations à travers tout le pays diluent leur identité, les Xibe restent fiers de leur histoire, et tout particulièrement du rôle qu’ils ont joué pour sécuriser les terres qui ont grandement étendu les frontières chinoises. C’est un empereur mandchou qui a envoyé les Xibe s’installer dans la vallée du Ili, après que des soldats Qing ont massacré ou exilé les nomades qui menaçaient depuis longtemps les terres frontalières occidentales.

Durant les décennies qui ont suivi, une succession de révoltes, beaucoup menées par les autochtones Ouïghours, a donné du travail aux garnisons xibe et parfois réduit leurs effectifs. En 1867, une bataille a presque diminué de moitié la population Xibe, la réduisant à 13 000 personnes.

Jusqu’aux années 70, les Xibe sont restés isolés des populations kazakh et ouïghoure qui ont fondé Ghulja, la ville trônant sur la rive opposée du fleuve Ili. En outre, les Xibe mangeaient du porc et pratiquaient un mélange de shamanisme et de bouddhisme, rendant les mariages mixtes avec les musulmans kazakhs et ouïghours relativement rares.

« Nous vivions heureux dans notre monde et prenions rarement le bateau vers l’autre rive du fleuve, » déclare Tong Zhixian, 61 ans, fonctionnaire forestier à la retraite qui chante et danse le folklore Xibe au nouveau musée du comté.

Employés préparant l'impression du Qapqal News.

Employés préparant l'impression du Qapqal News.

La langue xibe a évolué par rapport au mandchou tandis qu’elle assimilait du vocabulaire ouïghour, kazakh, mongol, et même des mots russes qui sont arrivés jusqu’au Xinjiang. Contrairement au mandarin, qui ne compte que peu d’emprunts lexicaux, le xibe est plein de mots comme pomodoro (tomate), mashina (machine à coudre) ou alma (le mot ouïghour pour pomme). Les universitaires disent que la diversité phonétique du xibe, une langue qu’on pense liée au turc, au mongol et au coréen, permet à ses locuteurs de produire facilement les sons des autres langues.

Ces talents linguistiques ont longtemps été un atout pour les dirigeants chinois. Dans les années 40, de jeunes Xibe furent envoyés dans le nord pour étudier le russe, et furent par la suite employés comme interprètes par les communistes victorieux. Ces dernières années, le gouvernement a amené les locuteurs du xibe à Pékin pour y décrypter les gigantesques archives Qing, beaucoup d’entre elles composées de correspondances impériales que peu d’universitaires sont en mesure de lire.

« Si vous maitrisez le xibe, vous déchiffrez ces documents en un rien de temps, » dit Zhao Zhiqiang, 58 ans, l’un des six étudiants du comté de Qapqal envoyés dans la capitale en 1975, et qui dirige désormais le département des études mandchous à l’école des sciences sociales de Pékin. « C’est comme une clé magique qui vous ouvre les portes de la dynastie Qing. »

Mais les généreux financements publics risquent de ne pas suffire pour sauver la langue des Mandchous. Dans le musée du comté, une succession de mises en scène décrivant l’exode vers l’ouest, M. Tong passe la plupart de ses journées à se produire dans une pièce vide. Après un spectacle récent, une pièce mettant en scène des femmes xibe jonglant avec de très grands couteaux, il se demandait à voix haute s’il n’était pas le dernier de sa génération à maintenir cette tradition en vie.

« C’est juste que les jeunes ne s’intéressent pas à ce genre de choses, » dit-il en essuyant la sueur dans un de ses sourcils. « Oui, peut-être qu’ils étudient le xibe à l’école, mais dès qu’ils quittent la salle de classe, ils replongent immédiatement dans le mandarin. »

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