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Wanegaine Tching Tchong

Recherche parents désespérément

7 Avril 2016 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Wuhan, #Adoption, #Abandon, #Société

À vingt ans, Jenna Cook part en Chine à la recherche de ses parents biologiques. Elle raconte, et c'est très émouvant.

La version originale est ici, chez Foreign Policy. Il est également disponible en chinois ici.

Recherche parents désespérément

Une enfant « perdue » parle, et c’est toute la Chine qui écoute

Je suis allée en Chine pour retrouver ma mère biologique, qui m’avait abandonnée dans une rue. Au lieu de ça, je suis devenue l’emblème de la souffrance enfouie de tout un pays.

Par Jenna Cook

Une femme dans la quarantaine tenait un morceau de vêtement bleu à carreaux rouges. « Ça vous dit quelque chose ? », me demanda-t-elle. « Vous reconnaissez ce motif ? » Je l’ai levé dans la lumière et remarqué que les bords du tissus s’étaient effilochés et abimés avec les années. « Nous avions déjà eu trois filles, » m’expliqua-t-elle. « Il nous fallait un garçon. Nous étions trop pauvres. J’ai économisé pour acheter le tissu, puis j’ai passé un mois à te coudre une petite tenue pour bébé avec un bonnet assorti. 50 jours après, je t’ai abandonnée près d’un pont. » Mais elle avait utilisé le mot chinois « perdre » au lieu d’ « abandonner ».

« Je t’ai vêtue de ton nouvel habit pour te porter chance. J’ai gardé ce petit bout pendant vingt ans pour me souvenir de toi. Mon petit bébé, ce tissu doit te dire quelque chose ! Tu dois avoir le vêtement qui correspond, non ? » Non, je hochais la tête. Il ne me disait rien. Son visage se décomposa et elle commença à sangloter.

C’était l’été 2012, dans la ville industrialisée et oppressivement humide de Wuhan, en Chine. J’ai grandi dans le Massachusetts et j’étais retournée à Wuhan avec ma mère adoptive, à la recherche de mes parents biologiques. Je pensais devoir à ma famille biologique d’essayer de les retrouver ; mais par dessus tout, je le devais à moi-même. Je ne m’étais pas du tout attendue à ce que mes recherches attirent l’attention des médias, qu’elles fassent venir des douzaines de familles certifiant que j’étais leur enfant perdue, et qu’elles mettent au jour une douleur nationale, accumulée pendant des décennies, à laquelle le pays tente encore de faire face.

J’avais alors vingt ans, en troisième année à Yale, et j’avais pu revenir grâce à l’argent d’une bourse de mon université. Mon dossier de demande expliquait que je veillerais à « rapporter le processus de recherches afin de servir de guide pratique aux plus de 80 000 Chinois adoptés vivant aux USA. » J’avais prévu de visiter trois administrations pour chercher mes certificats d’adoption puis de distribuer des fliers sur les trottoirs encombrés de Wuhan. Je voulais chercher parce que je pensais que mener à bien le processus – indépendamment de son résultat – serait un soulagement. Comme prévu, peu après mon arrivée en Chine, ma mère adoptive et moi nous sommes rendus dans des administrations et avons distribué des fliers. Tout a changé au bout d’une semaine, quand l’ami d’un ami d’un autre ami qui travaillait dans un journal local, le Chutian Metropolis Daily, me proposa d’écrire d’un article à propos de mes recherches.

Le premier article est paru les 25 mai 2012, en page 5. Le titre : « Papa, maman, je voudrais vous serrer dans mes bras. Merci de m’avoir mise au monde. » En quelques semaines, mon histoire était devenue virale. Des articles ont été publiés dans les grands journaux du pays comme le Southern Weekly, le Southernn Metroplis Daily, et Beijing News Daily. La télévision publique CCTV a réalisé de courts documentaires pour ses émissions Nightline, Insight et Dengzhe Wo Pian (NDT : 等着我片, « Attendez-moi » l'émission du 3 avril pour vous faire une idée). Des émissions de chaines régionales du Hubei, du Hunan et de Chongqing en ont parlé, tout comme des sites internet comme Tudou, ainsi que le portail QQ. Le nombre de mes abonnés sur Weibo a rapidement atteint des centaines de milliers de personnes. Les téléphones du Chuntian Metropolis Daily sonnaient sans cesse.

L'article du Chutian Metropolis

L'article du Chutian Metropolis

Puis il y a eu les emails que j’ai reçus de la part de Chinois de toutes les provinces, y compris les régions occidentales du Xinjiang et du Tibet, ainsi que de Chinois de l’étranger vivant au Canada, en Australie, aux Philippines, en Allemagne ou au Royaume Uni. Certains m’écrivaient pour me souhaiter bonne chance ou pour m’encourager à ne « jamais renoncer », alors que d’autres m’écrivaient pour me dire d’être reconnaissante envers ma mère américaine et d’arrêter de perdre mon temps.

Certains messages laissaient sentir la douleur profonde liée à l’abandon d’enfant. Un étudiant m’a écrit pour me raconter qu’il avait trouvé un bébé dans la rue, et que ses parents avaient refusé qu’il le ramène chez eux. Une trentenaire m’a écrit pour me raconter qu’elle se souvenait que ses parents avaient abandonné sa sœur dans les années 90 mais qu’elle avait peur de leur en parler. Une personne a composé une chanson intitulée Un Pissenlit dans le vent et m’a envoyé un enregistrement MP3, avec les paroles et la partition.

La presse chinoise a enjolivé mon histoire pour appâter les lecteurs. Je fus vite étiquetée « petite fille abandonnée » qui est « partie dans un pays riche » et est « devenue étudiante à Yale ». Un journaliste s’émerveillait au passage, « Comment avez-vous pu être si malchanceuse pour devenir par la suite si chanceuse ? En un instant, votre destin a changé. » Cette obsession sur ma « chance » et les grandes universités plongeait dans l’ombre le fait que les petits Chinois adoptés, en tant que groupe, sont aussi facilement malchanceux. Bien que nous ayons trouvé une nouvelle famille, nous avons perdu notre culture d’origine, notre langue, et notre nationalité et les droits qui vont avec. Beaucoup d’entre nous sommes confrontés au racisme dans notre communauté où il y a peu de gens de couleur. Chaque année, des cas de suicide ébranlent notre communauté.

L'auteure en visite dans l'orphelinat qui l'a recueillie en 1992.

L'auteure en visite dans l'orphelinat qui l'a recueillie en 1992.

Je crois que mon histoire a eu de l’écho au sein du public chinois parce que beaucoup d’entre eux ont abandonné un enfant. Pendant mes recherches, j’ai rencontré plus de cinquante familles – qui avaient toutes abandonné un bébé dans une rue précise de Wuhan en mars 1992. Les implications de cela sont immenses. Quid des autres des autres rues durant le même mois ? Quid des autres années ? Quid des familles qui ne se sont pas manifestées ?

Ils ont agi ainsi pour des raisons variées et imbriquées, allant de la politique de l’enfant unique au désir d’avoir un fils ; de la pauvreté aux grossesses précoces ; ou encore le handicap de l’enfant ou d’un membre de sa famille. Bien qu’il soit impossible d’établir le nombre d’enfants abandonnés, on peut supposer sans problème qu’il est énorme. De 1992 à 2013, d’après une estimation, 139 696 enfants ont été adoptés à l’étranger. Le gouvernement chinois recense 496 616 adoptions domestiques en Chine, rien que de 2000 à 2013, ne tenant pas compte des adoptions domestiques informelles. (NDT : très nombreuses)

En 2012, alors que je visitais une gare routière près de la rue où j’avais été abandonnée, j’ai demandé à une vieille employée si elle se souvenait d’avoir trouvé un bébé dans le coin en mars 1992. Elle soupira et se rappela que « à l’époque » elle et ses collègues trouvaient sans arrêt des bébés abandonnés à la gare. Un policier retraité du commissariat tout proche approuva, me disant que les abandons étaient si courants à cette époque que les autorités ne prenaient même pas la peine de les enregistrer.

Un pont de Wuhan.

Un pont de Wuhan.

Même si tous les Chinois n’ont pas perdu d’enfants, beaucoup ont au moins entendu parler de tels cas. J’ai découvert que presque tout le monde – des serveurs aux chauffeurs de taxi – semblait connaître quelqu’un qui avait perdu un enfant, abandonné ou adopté, ou avait adopté un enfant, ou avait été adopté. Mais beaucoup semblaient aussi ignorer que ces enfants pouvaient se retrouver à l’étranger. Comme me l’a dit en 2012 un homme qui pensait à tort être mon père biologique : « Nous sommes venus à la ville parce que nous espérions que tu serais adoptée par une riche famille urbaine. Nous n’avions jamais imaginé que tu finirais à l’étranger. »

Après une année supplémentaire de recherches telle une authentique universitaire au sujet des adoptions domestiques en Chine, j’ai vu à quel point les vues américaines sur l’adoption et la famille différaient profondément de la conception chinoise traditionnelle. En 2012, j’ai été déconcertée par les questions des journalistes chinois. Ils me demandaient « Quand avez-vous découvert que vous aviez été adoptée ? » (dans la société US, généralement, on vous dit dès le début que vous avez été adopté, tout particulièrement dans le cas des familles interethniques comme la mienne.) Ils me demandaient aussi « Si vous retrouvez vos parents chinois, allez-vous entretenir deux paires de parents à la retraite ? » (les parents américains économisent pour leur retraite et ne prévoient pas de se reposer sur leurs enfants pour avoir un soutien financier).

L'auteure avec sa mère adoptive

L'auteure avec sa mère adoptive

Les Chinois pensaient souvent qu’en cherchant ma famille biologique, je faisais du mal à ma mère adoptive.

Maintenant je comprends pourquoi la décision de ma mère adoptive de se joindre à moi dans mes recherches en 2012 a choqué l’opinion publique chinoise. Durant mes recherches, beaucoup de parents adoptifs de Chine continentale ont confié qu’ils pensaient qu’il valait mieux que leurs enfants ne découvrent jamais qu’ils avaient été adoptés. Les Chinois adultes qui avaient découvert leur adoption et avaient retrouvé leur famille biologique se décrivaient comme déchirés entre leurs deux familles, dans une compétition visant à obtenir attention, amour et loyauté. Ceci explique pourquoi des inconnus nous arrêtaient dans les rues de Wuhan pour louer l’altruisme de ma mère et me faire la morale parce que je « tournais le dos » à ma mère adoptive. Les Chinois pensaient souvent qu’en cherchant ma famille biologique, je faisais souffrir ma mère américaine. Par la suite, au cours des discussions avec des parents chinois ayant adopté des enfants chinois, j’ai pu constater qu’il était courant que les parents s’inquiètent que si leur enfant découvrait son adoption, il n’accepte plus ses parents adoptifs.

Comme me l’expliquait récemment une grand-mère chinoise, « Vous êtes très étrange. Ici, seuls les enfants qui gagnent bien leur vie veulent retrouver leurs parents biologiques. Vos parents adoptifs vous traitent bien. Vous êtes allée dans une bonne école. Vous êtes riche et heureuse. Pourquoi avez-vous besoin de chercher votre famille de naissance ? » C’est une opinion répandue, largement représentée dans les commentaires des articles consacrés à mes recherches, ainsi que dans les messages privés et les emails que j’ai reçus. Alors qu’aux USA, les experts et les professionnels de l’adoption considèrent la recherche sur la naissance comme une étape normale du développement d’une personne adoptée – le désir universel de connaître ses origines.

Les opinions polarisées du public chinois quant à ma décision s’articulaient avec la façon dont chacun imaginait mes parents biologiques. Ceux qui soutenaient mes recherches les voyaient comme des personnes gentilles qui ont traversé des épreuves et n’ont pas eu d’autre choix que d’abandonner leur fille. Ceux qui désapprouvaient ma démarche avaient tendance à voir mes parents comme cruels et cupides. Une personne m’a écrit : « Tes parents étaient durs et sans cœur pour t’abandonner. Tu ne devrais pas les chercher car tu ne leur dois rien. » D’autres m’ont avertie que mes parents allaient essayer de profiter de moi : « Tu ne devrais pas chercher tes parents car quand tu vas les trouver, il vont attendre plein de choses de toi, de l’argent, ou que tu les emmènes en Amérique. »

L'auteure dans les bras d'une mère. À l'arrière plan, son autre fille.

L'auteure dans les bras d'une mère. À l'arrière plan, son autre fille.

À ce jour, je n’ai pas retrouvé mes parents, aussi je ne sais pas ce qui les a poussés à me laisser dans cette rue de Wuhan en 1992. Mais je peux témoigner que la cinquantaine de familles que j’ai rencontrées ressentaient une douleur profonde et palpable. Ils m’enlaçaient et pleuraient. Ils s’agenouillaient et imploraient mon pardon.

Ces rencontres m’ont fait me demander dans quelle mesure ces parents avaient « abandonné » leurs filles au sens traditionnels du terme. Toutes les familles insistaient sur le fait d’avoir trouvé un lieu sûr où leur enfant serait découverte rapidement et mise en sécurité, et beaucoup de parents l’avait laissée avec une note et des vêtements dans l’espoir que cela les aiderait à la retrouver plus tard. Une famille avait écrit la date de naissance sur un bout de papier à cigarette, expliquant « C’est tout ce que nous avions. » Une autre famille a donné à leur enfant un prénom composé de leur ville natale respective, pour qu’elle puisse savoir où les trouver une fois adulte. Certaines mères ont cousu des vêtements avec des signes distinctifs, comme ce tissu bleu à carreaux rouges qu’une mère pleine d’espoir m’avait montré.

Quand je demandais aux familles pourquoi elles voulaient retrouver leur fille disparue, elles me répondaient qu’elle leur manquait et voulaient savoir si elle avait survécu. Les yeux d’un père s’embuèrent quand il me dit : « Ma femme veut retrouver notre fille de tout son cœur. Partout où nous allons, elle se dit ‘c’est peut-être elle !’ ». Un autre père m’a dit : « Je veux simplement la voir et savoir si elle est heureuse. Je n’ai besoin de rien d’autre. Je ne veux pas la déranger dans sa nouvelle vie. » Et une mère d’une autre famille m’a dit : « Je ne me sentirai plus coupable si je sais qu’elle se porte bien. »

Lors de rencontres comme celles-ci, nous – les parents d’enfants disparus et moi – représentions chacun l’absent de l’autre. Les parents sanglotaient, « Je suis désolé. Est-ce que tu me pardonnes ? » et je répondais « Je vous pardonne, je vous pardonne » comme si je parlais au nom de la fille qu’ils ne reverraient probablement jamais.

Je me suis également retrouvée à projeter mes sentiments sur ces familles. J’avais enfin l’opportunité de leur dire « En vingt ans, je ne vous ai jamais oubliés. Vous vous souvenez de moi ? » Je les entendais me répondre « Bien sûr qu’on se souvient de toi. » Je leur demandais « Si j’avais moins pleuré, si j’avais été plus jolie, est-ce que vous m’auriez gardée ? » Ils me répondaient « Tu étais le plus beau des bébés. Tu nous as tant manqué. » Nous nous serrions et nous réconfortions – nous n’étions pas du même sang, mais nous étions les deux faces d’une même souffrance.

Environ quatre ans plus tard, ces rencontres me hantent toujours. Je suis toujours en contact avec certaines des familles, par SMS via l’application WeChat, mais généralement nous nous souhaitons simplement bonne année quand arrive la période.

À l’été 2015, j’ai déjeuné avec une famille que j’avais rencontrée en 2012. Ils n’avaient toujours pas retrouvée leur fille. Après nous être étreints pour nous dire au revoir, la mère m’a attrapé le bras. « Promets-moi que tu ne renonceras jamais » pleura-t-elle. « Promets-moi que tu continueras à chercher ta famille. Promets-moi que tu feras tout ton possible pour les retrouver. » Je voulais lui dire que j’avais l’intention d’arrêter mes recherches pour un temps. Mon histoire est sur internet. Si mes parents et moi sommes destinés à nous rencontrer à nouveau dans cette vie, alors nous nous retrouverons.

Mais à cet instant, je n’ai pas eu le courage de lui dire une chose pareille. J’ai jeté un œil vers l’homme debout à côté d’elle – l’homme qui aurait pu être mon père – et j’ai vu le même désespoir dans ses yeux. Ils avaient besoin d’entendre que leur fille continuerait à les chercher, tout comme eux. Debout devant eux, à cet instant, j’ai parlé à sa place.

« Promis, » acquiesçais-je. « Je n’abandonnerai jamais. »

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