Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Wanegaine Tching Tchong

Jubilé

21 Août 2016 , Rédigé par Battì Publié dans #Kigali, #Rugby, #Harlequins, #Seven, #Codorniou, #Luxation, #Hopital

Jubilé

Salut les aminches !

Aujourd’hui c’est dimanche, je suis bien calé sur ma terrasse balayée par le vent tiède de Kigali. Au départ je voulais vous raconter cette première semaine d’école mais l’actu me force à changer de programme.

Je vais donc causer rugby. Encore, oui.

Hier samedi, après le boulot, j’ai filé à Gatenga pour participer à la première édition du Thousand Hills Sevens. Une pleine journée au grand air, ensoleillée, sur le beau terrain du lycée professionnel local, un établissement salésien, avec une jolie statue de Don Bosco qui rappellera moult souvenirs à ma petite sœur.

Dix équipes, dont une venue de Goma au Congo, réparties deux poules. J’ai raté les deux premiers matches de mon équipe. Ils en sont à une victoire et une défaite. Je me change à l’ombre des arbres, on me donne mon maillot : celui des Harlequins 2012/2013. Les clubs anglais envoient plein de tenues obsolètes en Afrique.

Jubilé

Pendant ce temps, on me briefe :

« On doit absolument gagner nos deux derniers matches si on veut aller demi »

L’équation est simple.

Toutes les équipes sont installées autour du terrain, il y a du public, une buvette, des barbecues et une sono. C’est vraiment festif. Des tentes ont éte installées pour les VIP et la demi-douzaine d’arbitres anglais, présents pour une mission technique.

Arrive l’heure du premier match, et j’ai les jambes en coton sur ce terrain gigantesque. Mes coéquipiers, mes adversaires sont tous des gamins, je vais me prendre des vents à répétition, que je me dis.

Et puis en fait non. Je me ballade. Je récite humblement le rugby qu’on m’a inculqué depuis tout petit : je prends le ballon lancé, je fixe, je donne, et à chaque fois ça fait essai. J’ai l’impression d’être Magic Johnson. À la fin du match, poignées de main à tout le monde. L’arbitre pince-sans-rire me lance « Alors comme ça c’est vous le trois-quart des Sharks qui court droit ? »

Mes coéquipiers sont tout contents. « Mais tu joues super bien, en fait ! » C’est sûr que depuis quinze jours, tout ce qu’ils ont vu, c’est un blanc qui court à deux à l’heure et ne fait rien d’exceptionnel sur le terrain. J’ai envie de leur dire « les gars à l’entrainement vous voulez systématiquement jouer à toucher, c’est pas du rugby. » Mais je me contente de les remercier pour leurs compliments.

Le deuxième match se passe exactement pareil. Je fais mon Codorniou des Grands Lacs, on gagne largement, j’ai même arraché une petite ovation au public en fixant deux défenseurs avec une passe sur un pas qui envoyait mon coéquipier marquer en solo sur cinquante mètres.

A la fin du match, c’est Eden qui vient me voir en me disant « Putain mais tu nous fais un récital ! ». Eden ça faisait quinze jours qu’il me jouait au jaja à me faire croire qu’il est joueur de haut niveau (c’te blague...), et là je le sens à la fois surpris et décontenancé.

- Et pardon, mais tu as quel âge ?

- Trente-neuf.

- Bah mon vieux !

J’ai l’impression que Eden va arrêter de s’inventer une carrière.

Puis arrivent les demi-finales. On joue les Buffaloes de Remera, champions du Rwanda à quinze. Les plus grands, les plus balèzes. Les plus cons, aussi. Ils étaient venus une fois s’entrainer avec nous pour faire une petite opposition, et j’avais immédiatement repéré l’équipe de putasses.

Cette demi-finale va me donner raison.

Sur notre premier ballon, je reçois la balle en position d’ouvreur, et voyant mon vis-à-vis commencer à glisser, je lance le super combo des années vingt « feinte de passe – crochet intérieur » et la lumière s’éteint.

La première image, c’est un beau ciel bleu.

Ça repasse au noir.

À nouveau le ciel bleu, le son est revenu. Je vois un sexagénaire à moustache blanche, bras levé. J’entends que ça gueule. Je veux me relever mais je peux pas. Alors je roule sur le côté, et j’arrive à m’appuyer sur un coude. Je sens que j’ai mal, mais je ne sais pas exactement où. Allongé sur côté, reposant sur le coude tel un Romain en plein festin, je finis par me relever. Seul ? M’a-t-on aidé ? Bof.

Une fois debout, je sens clairement que je dois sortir. Même marcher c’est pas facile, et un coéquipier m’aide à quitter le terrain. En marchant tout doucement vers la touche, je finis par sentir d’où vient la douleur. Je porte la main à mon épaule gauche, et elle n’a pas la forme d’une épaule.

« It’s out », que j’arrive à dire.

Le message est compris et on m’emmène à l’ambulance, derrière la buvette. Dans la confusion qui m’embrume la caboche, j’ai juste le temps de voir que le gros balèze des Buffaloes a pris jaune sur l’action.

J’ai droit à un petit shot d’analgésique en intramusculaire.

Aux urgences de l’hôpital universitaire, c’est la galère. Je poireaute, j’ai aucun papier sur moi, au bout d’un long moment on finit par me dire que personne ne viendra me chercher pour faire les radios, que je dois y aller. À la radiologie, on me dit « C’est 22 500 francs »

- Je suis venu ici du stade en ambulance, j’ai pas tout cet argent sur moi.

- Oui. C’est 22 500 francs.

- Je peux pas payer plus tard ?

- Ha bah non, et puis quoi encore ?

J’appelle mes connaissances pour qu’on passe chez moi prendre des sous et qu’on me les amène à l’hosto. Grand chelem : y en a pas un qui répond. Pas un !

Je me résous à contacter des gens plus improbables et là une petite voix me dit que mon crédit téléphonique est épuisé.

Je crois que c’est dans ce type de situation qu’on est censé lâcher un « vie de merde ».

Je me dis « nique tout », je quitte l’hosto et rentre à la maison en moto-taxi, le bras en écharpe. Je prends des espèces, les colocs qui ne répondaient au téléphone sont navrés et me conseillent d’aller dans un autre hosto, le King Faisal.

J'ai pris à droite, donc.

J'ai pris à droite, donc.

Le King Faisal est effectivement bien plus moderne et le personnel bien plus sympa. J’attends le toubib, assis dans un couloir. Je vois mon reflet dans la porte du bureau. Je suis en short, crouté aux deux genoux, couvert de la poussière du terrain tout sec de Gatenga, j’ai de l’herbe sèche dans les cheveux, l’avant-bras droit écorché sur toute la longueur, et je porte le maillot officiel des Harlequins 2012-2013.

Consultation. La docteur est très gentille. « Vous avez mal ? »

- Non, si je reste immobile, ça va.

Je crois déceler sur son visage un peu d’admiration face à ma résistance physique et ma volonté d’acier.

- Vous voulez un anti-douleur ?

- Non non, franchement ça va.

Cette fois c’est sûr, elle n’a jamais vu un mec de ma trempe.

- Il m’en ont déjà filé dans l’ambulance.

- Ha d’accord, tout s’explique.

Mon aura de warrior indestructible vient de voler en éclat.

- Et vous vous êtes fait ça comment ?

- Au rugby.

- Vous êtes tombé ?

Tombé, elle est rigolote, elle ! Je me suis bouffé une manchette par un lascar de cent kilos qui m’est ensuite tombé dessus !

- Heu oui, mais il y avait de la vitesse, plus l’impact de l’adversaire, ainsi que...

- L’épaule s’est démise en touchant le sol ?

- Bah euh oui.

- Vous êtes tombé, donc.

- Gnnnmoui.

Je vais passer mes radios. Je balise ma race et le verdict tombe : pas de fracture. Je pousse un ouf de soulagement de force neuf sur l’échelle de Beaufort.

On me donne un lit pour attendre le toubib qui va réduire ma luxation. Je m’assoupis, il arrive. "

« Bon on va s’occuper de cette épaule. On va vous administrer un anti-douleur et un décontractant musculaire. »

Il regarde mes écorchures un peu partout.

- Et tout ça c’est quoi ?

- En jouant aussi.

- Vous avez joué hier aussi ?

- Non, c’est tout d’aujourd’hui.

- Mais vous avez joué à quoi ?!

- Rugby.

- Ah ok, d’accord. C’est pour ça que vous êtes si résistant à la douleur ! Vous êtes un dur.

Le beau compliment... Je lui dis pour l’injection dans l’ambulance ? Je réfléchis. Je me vois en train de faire une overdose, alors j’avoue. Fait chier, pour une fois que je passe pour un golgoth.

Une infirmière lui succède. Elle me regarde des pieds à la tête.

- Accident de moto ?

- Non, rugby.

- Ha.

Elle me regarde comme si j’étais fou à lier.

On m’emmène au bloc des urgences. Nouvelle intramusculaire. Pendant que l’infirmière me pique et prépare une perf, le toubib ne quitte pas mon épaule des yeux. Je n’aime pas son regard : on dirait un perchiste qui va entamer sa course d’élan.

- Vous vous sentez comment ?

- Ça tourne un peu.

Puis je ne comprends plus rien. Je vois qu’on s’agite à mes côtés, ça secoue, ça remue. Quand je retrouve un peu de lucidité, le doc est toujours en train de me tripoter l’épaule, mais je sens la douleur, je gueule un peu, il arrête.

C’est fini.

On me dit de me reposer un peu.

Je m’endors.

Je me réveille au bout d’une demi-heure (il y a une horloge en face de mon lit). Le doc revient.

« Vous aviez deux luxations. On en a réduit une. Pour l’autre, il va falloir opérer. »

La caca, la cata.

- Vraiment ?

- Oui. Il faut envisager deux jours d’hospitalisation.

Bon.

Cool.

Les cours commencent lundi.

Je suis rentré chez moi, j’ai cassé la croute avec mes colocs (qui m’ont accueilli en héros, ces cons) et ils doutent qu’une luxation nécessite une opération. Ils font renaitre l’espoir en moi. Puis je me suis douché du mieux que j’ai pu. Pas facile d’aller sous les aisselles. Puis j’ai dormi. Bien dormi, même. Je me suis réveillé comme je m’étais allongé.

Ce matin, première action de la journée : Google et luxation+clavicule. Toutes les pages que je visite sont claires, j’ai une luxation acromio-claviculaire de stade 3. Il faut opérer.

J’ai rendez-vous demain matin avec le chirurgien. J’espère pouvoir caler ça un vendredi soir pour ne pas rater de journée de cours. En plus, tout le monde m’assure que mon chirurgien, Emmanuel Bukara, est excellent. Il a déjà opéré Ayozé, mon coloc qui s’est pété une jambe dans un accident de voiture au Congo.

Ceci étant, pas d’inquiétude : je ne souffre pas tant que mon bras reste bien calé dans son écharpe. La seule galère, c’est pour s’habiller. Je vais simplement demander à l’école une dispense temporaire de cravate.

Gros bisous, les gens ! Plus de nouvelles très bientôt !

Partager cet article

Commenter cet article

Apar 21/09/2016 15:50

Bon courage pour l'épaule ! (scapulaire de faire trop mal ?)