Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Wanegaine Tching Tchong

Knowless

5 Août 2016 , Rédigé par Battì Publié dans #Bière, #Primus, #Brochettes, #ButareKnowless, #Ciel, #Interculturalité, #Kinyarwanda

Knowless

Déjà une semaine. Peu de billets sur le blog parce que j’en prends un peu trop plein les mirettes. Tout est nouveau, je dois digérer pour pouvoir aborder un sujet de façon un peu cohérente. Ou alors je poste un billet par jour pour énumérer les dizaines de choses insolites, amusantes, intéressantes que je vois, que je vis. Ça serait con, et plutôt creux.

Pour l’instant, j’emmagasine.

Je stocke.

Ceci dit, ça n’empêche pas d’évoquer vite fait mes soirées chez Gregori, un Grec qui tient bar-restaurant à Remera, un quartier très vivant. Je m’y suis arrêté une fois par hasard (j’avais très fort la dalle) pour y manger des brochettes à l’heure du gouter. Il se trouve que j’avais tout aimé, le cadre, le manger, l’accueil. J’y suis retourné régulièrement depuis, et c’est désormais un endroit où je suis chaleureusement accueilli, où on m’offre à boire, et où on m’inculque la culture rwandaise. Cherchez pas : c’est au comptoir qu’on apprend le plus sur le pays où on a débarqué.

Il y a deux jours, je débarque, de bon poil, conquérant, souriant.

- Baptiste ! How are you ?

- Very well, gentlemen ! One Primus please. Cold !

Comme en Chine, quand on commande à boire, il faut préciser si on veut du frais ou de la température ambiante. Et puis comme un fait exprès, la bière locale qui me plait, c’est la Primus. Déjà une bière qui porte le nom d’un de mes groupes préférés. Et puis une bière pas chère, une bière de rustaud, la Kro rwandaise.

Vincent, le barman, pioche dans le frigo avec un sourire un peu trop large. Pendant qu’il décapsule, un rien rieur, je me dis que c’est peut-être parce que je ne bois pas une bière de luxe comme le font la plupart des gens qui en ont les moyens.

En fait pas du tout.

Pendant qu’une serveuse remplit mon verre (c’est le protocole), je m’aperçois que ce sont tous les employés présents qui se marrent, ainsi que l’unique client au comptoir. Tandis que je m’envoie la merveilleuse première gorgée en me demandant ce qu’il y a de si rigolo, Vincent se penche vers moi.

- Tu sais, tu devrais pas commander comme ça.

J’abaisse mon verre, j’avale, je laisse échapper un petit rot et j’embraye.

- Pas commander comment ? En anglais ? Vous voulez déjà que je passe mes commandes en kinyarwanda ?

- Non, pas ça. Mais personne n’appelle ça une « Primus cold ».

- Pourtant c’est bien de la Primus. Et pis cold c’est cold, non ?

- Oui, c’est sûr, sauf qu’en commandant ça, tu passes pour un touriste.

Ha le salaud ! Il a su trouver le point sensible...

- Ha bon ? Mais dites-moi, dites-moi comment ne pas avoir l’air d’un cave !

- Si tu veux commander comme un vrai Rwandais, tu demandes une « Knowless Ikanje ».

- Plait-il ?

Tous les gens présents m’expliquent, sans jamais se couper la parole. Knowless, c’est une référence à Butera Knowless, la chanteuse star. Pourquoi ? Parce que la marque Primus l’a sponsorisée. Et on me précise : « Attention, une Knowless c’est une Primus 50 cl. uniquement. »

- Mais et si je veux une 75 cl. ?

- Bah tu demandes une Primus de 75 cl. La Knowless, c’est uniquement la 50 cl., plus petite, plus gracieuse, comme la vraie Knowless.

- Bon ok. Et ikanje ? C’est qui ? Un rappeur ? Un joueur de foot ?

- Non, ikanje ça veut dire « froid » en kinyarwanda.

- Ah. Bon. Limpide.

Depuis, je commande mes bières comme un vrai Rwandais et je peux vous dire que j’époustoufle mon petit monde. Pas toujours en bien, d’ailleurs.

Hier, Jarrott, un collègue US, fêtait son anniversaire et a organisé un petit pot après le boulot. Tout le personnel académique et administratif était là, c’était bien pour faire mieux connaissance. On était une petite cinquantaine, dans la belle arrière-cour d’un bar du quartier de l’école. Passage de la commande. Je balance ma Knowless ikanje.

Quelques rires teintés de satisfaction. Deus trois sursauts de surprise amusée. Et Pamela, la comptable.

- Ça fait combien de temps que tu es au Rwanda ?

- Une semaine.

- Une semaine ?! Une semaine ici et tu sais dire ça ?! Je vais prier pour toi.

Très honnêtement, j’ignore quel était le dosage sérieux/humour dans son propos. Mais du sérieux, il y en avait assurément. Même si elle aussi a bien fait marrer son monde avec sa réflexion de catholique outrée.

Quand j’ai fini ma Knowless, que ce soit chez Gregori ou à l’anniversaire de Jarrott, j’embarque sur une moto-taxi, et je me fais ramener, fendant l’air tiède, la tête comprimée dans un casque systématiquement trop petit. Cramponné derrière mon chauffeur je scrute les ténèbres du ciel irrémédiablement noir, un peu à cause la pollution lumineuse, beaucoup à cause de la brume. Au sol, les lumières de la ville ondulent en suivant les courbes sans fin des collines de Kigali, comme une houle terrestre. Et tous ces points brillants, tantôt bleutés, tantôt orangés, sous ce ciel d’encre, vous donnent l’impression que toutes les étoiles sont tombées et qu’elles continuent de scintiller sagement entre les hommes buveurs de Primus.

Partager cet article

Commenter cet article