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Wanegaine Tching Tchong

Ndane zeriwe

2 Mars 2017 , Rédigé par Battì Publié dans #Rwanda, #Muhanga, #Rusizi, #Rugby, #Puceau

Ndane zeriwe

C’était le weekend du 18 février. J’étais disponible pour arbitrer le deuxième journée du championnat rwandais de rugby. On m’avait demandé « tu veux faire quel match ? », et j’ai répondu tout de go, « filez-moi les rencontres hors de Kigali ! ».

Tu comprends, ça fait coup double : j’arbitre et je vois du pays.

Alors pour le weekend du 18 février, on m’a confié la rencontre entre Muhanga et Rusizi. Muhanga, c’est à une grosse heure de bus de la capitale. Presque la grande banlieue de Kigali. Rusizi, par contre, c’est l’extrême sud-ouest du pays, à la frontière avec le Congo. Les gars se sont fadé six heures de bus pour venir. Et il y a le retour.

Je pars donc, frais et guilleret pour mon tout premier mach de rugby à 15 en tant qu’arbitre. Mon expérience, jusque là, se limite à des matches de gamins en tournois. C’est donc nouveau pour moi et je suis tout frétillant.

J’arrive à Muhanga. Petite bourgade pas spécialement charmante. Je descends du bus au séminaire et je suis le chemin de terre qui descend vers la plaine, accompagné de Tharcisse. Il est d’ici, Tharcisse. Nous descendons la colline, entre maisons isolées, petits terrains cultivés, haies d’eucalyptus. C’est paisible, silencieux. Les gens qui m’aperçoivent sourcillent à peine. Nous zigzaguons entre les ornières et prenons un embranchement. La vue se dégage soudainement et je vois toute la plaine ainsi que le pied de la colline, net, franc, qui jaillit des rizière suivant une ligne nette. Je vois aussi le terrain.

Bordel de bordel... C’est le plus abominable terrain de sport que j’aie vu de ma vie.

Premier constat, immédiat : il n’y a pas de lignes. Aucune. Juste un terrain plat avec deux cages de football plantées au milieu de rien.

Deuxième constat : il y a de grandes plaques dépourvues du moindre brin d’herbe.

Troisième constat : les mecs de Rusizi sont déjà là et s’échauffent. Ouf. Et ils ont des maillots. Ouf. Et un ballon. Ouf. Les joueurs de Muhanga sont en train de se changer. Je suis pas arrivé spécialement en avance.

Je suis accueilli par Livingstone, un autre arbitre de la fédé, le local de l’étape, fondateur du club. Je découvre qu’il est titulaire à la pile. Donc on peut jouer et arbitrer, dans ce championnat. C’est intéressant.

Je me change vite et je fais le tour du propriétaire, j’examine le terrain plus en détail. Les plaques de terre sont mortes de chez mortes. Le sol martien. La touche « extérieure », côté champs, n’est pas trop mal. On peut même distinguer une vague ligne de touche. Les lignes d’essai n’existent pas, mais je constate que les gars vont la tracer à la bêche.

« Voilà, ouais, par là. »

« Voilà, ouais, par là. »

Mais vient le moment d’inspecter la touche « intérieure », côté colline, côté terrassé. L’herbe monte largement au-dessus des chevilles. Il y a des mottes, des trous, mais ça reste raisonnable. Puis j’approche de l’endroit où devrait se trouver la ligne de touche. Quand je marche, ça fait pouitch-pouitch. Et le truc vert qui couvre le sol n’est pas de la bonne grosse herbe grasse mais un fatras de tige rigide et coupante. Je pousse vers le coin sud-ouest du terrain : ça ne fait plus pouitch-pouitch mais carrément flic-floc, mes pieds s’enfoncent dans l’eau, j’ai les panards trempés. C’est plus de l’herbe mais quasiment des roseaux. Je pense à l’anaconda puis je me raisonne.

Je vais voir l’entraineur de Muhanga.

« Toute cette bande de terrain, là, c’est pas jouable. »

- Non, on devrait décaler la touche.

- La décaler ?

- Oui, j’ai des cônes.

Alleluia !

Je prends ses cônes, je marque les coins, les 22, la ligne médiane, et on gratte dix mètres côté marécages. Je suis prêt. Alors que je m'apprête à réunir les joueurs pour débuter la rencontre, ça bruisse derrière moi, en contrebas, dans un champs de maïs. Je vois sortir des mecs à la queue leu-leu, en tenues oranges. Ils portent des seaux, des outils. Ils traversent le terrain en diagonale. « Putain, on dirait des mecs qui rentrent des travaux forcés », que je me dis. Il sme sourient, me font coucou. C'est sympa. Puis ça bruisse à nouveau dans le maïs, et sortent deux militaires armés de kalachnikovs. Ils suivent les gars en orange, qui étaient donc bien des taulards. O'brother, avec esthétique guantanamesque.

Toss.

Coup d’envoi.

La solitude.

Tu t’en es douté, j’ai pas de juges de touches. Et je suis seul au milieu de trente jeunes Rwandais qui courent dans tous les sens, gueulent sans arrêt, et ne connaissent pas les règles. Mon champ de vision se réduit, et pourtant je vois des fautes de partout. Avantage ? Ils l’ont joué ? Merde, encore une faute, je siffle ? Je les laisse jouer ? Peut-être que je devrais atten... oh putain non là il faut siffler faut pas déconner ! C’est une forme d’hystérie rugbystique à laquelle j’assiste. Comme un nouveau sport que je n’ai jamais pratiqué. Je veux que les mecs sur le terrain puissent jouer un peu alors je ne siffle pas tout, mais alors il faut que j’arrive à être équilibré dans le « pas tout siffler », il faut pas que j’entube une équipe. C’est super chaud !

Au fil des minutes, je retrouve mes esprits. J’arrive à ne pas trop siffler mais je parle aux joueurs, je les replace. La défense de Rusizi est TOUJOURS hors-jeu sur les rucks. Au lieu de siffler, je les fais reculer. Ils ne savent pas trop pourquoi, mais dans le doute, ils m’obéissent. Les attaquants de Muhanga ne lâchent pas le ballon au sol ? Je ne siffle pas, je leur dis de lâcher. Alors, bon, ok, ils lâchent.

En douceur, je prends la mesure des choses et eux s’adaptent à moi. Au bout d’un quart d’heure, ça commence à ressembler à du rugby. Je suis enfin à l’aise.

« Reculez, putain de bordel à couille ! »

« Reculez, putain de bordel à couille ! »

Par contre, en fin de mi-temps, soudainement, c'est la grande foire au coup de la corde à linge. Bing, pan, blam ! Je peux pas laisser passer. Je donne trois jaunes en cinq minutes.

Le short du 5 ? On en parle du short du 5 ?

Le short du 5 ? On en parle du short du 5 ?

Mi-temps. Tout le monde souffle. Personne ne m’apporte d’eau. Avant la reprise, je vais voir Muhanga, et j’explique à leur neuf pourquoi je l’ai pénalisé deux fois sur mêlée. Il m’écoute. Il ne fera plus la faute en deuxième mi-temps. Je leur demande à boire. Puis je vais voir les garçons de Rusizi. J’ai pas envie de faire la deuxième mi-temps à les placer en défense alors je leur explique la règle vite fait. Tharcisse prend le relais en Kinyarwanda. Tout le reste du match, leur défense ne sera pas une fois hors-jeu.

Je portais des pompes rouges, ce jour-là. Tu les vois ?

Je portais des pompes rouges, ce jour-là. Tu les vois ?

En deuxième mi-temps, ça devient plaisant. Le match est super équilibré. Les mecs se mettent de beaux parpaings mais toujours bon esprit. Sur les mêlées, avant l’introduction, les deux talons se défient du regard en se criant « esprit ! », un mot d’encouragement.

Mais ce je redoutais arrive : la pluie. La putain de grosse pluie équatoriale, où chaque goutte fait un litre. Le déluge.

Ndane zeriwe

Heureusement ça ne dure pas. Dix minutes à tout casser, de quoi rafraichir tout le monde et assouplir le terrain. Derrière, on a même droit à un beau soleil qui nous sèche, nous tiédit, et fait proliférer les micro-organismes.

La rencontre bascule dans les toutes dernières minutes. Rusizi s’impose à l’extérieur, de deux petit points. Les buteurs de Muhanga ont chié dans la colle.

Au coup de sifflet final, seuls quelques joueurs viennent me serrer la main. Choqué et déçu !

Côté Rusizi, on n’est pas changés que déjà on chante. Ils sont démonstratifs, les mecs.

Je remonte la colline avec Tharcisse et l’encadrement de Muhanga. Les Rusiziens doivent filer prendre leur bus pour six nouvelles heures de route. Arrivés en haut, on achète nos tickets de bus retour pour 18 h 30, et en attendant on va boire des coups. Et manger des brochettes, aussi. Et reboire des coups. On refait le monde rugystique, on fait du Rwanda une grande nation du rugby à coups de yaka fokon. Je vais pisser toutes les dix minutes.

Arrive l’heure. On doit courir pour ne pas rater notre bus.

J’arrive à la maison vers 20 h 30, fatigué, repu et un peu bourré.

En fait l’arbitrage aussi, c’est cool.

Ndane zeriwe

(des tonnes de photos et même de vidéos sur le site du Rusizi Resilience RFC)

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marie jo 03/03/2017 17:57

Je veux le short du 5 !!!!!

Battì 03/03/2017 18:35

Je peux te le faire dédicacer, si tu veux.

laurent 02/03/2017 22:01

Une bien belle histoire

merci du partage