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Wanegaine Tching Tchong

S01E02

13 Mars 2017 , Rédigé par Battì Publié dans #Rwanda, #Rugby, #Muhanga, #Kamonyi, #LawsOfRugby, #ChiéDansLaColle

Bidonnage éhonté : j'ai pris cette photo lors d'un match à Kigali.

Bidonnage éhonté : j'ai pris cette photo lors d'un match à Kigali.

Après mon premier weekend d’arbitre rwandais, il a fallu retourner au charbon pour la troisième journée. Pour la suite de mes aventures, vous m’excuserez mais j’ai pas de photos. Cette fois-ci, la presse n'était pas présente.

On m’a donc confié l’arbitrage de la rencontre entre Muhanga et Kamonyi. Et ouais, encore Muhanga, dis donc ! En face, les Pumas de Kamonyi, bourgade située à une demi-heure de route de Kigali, qui est en train de passer du statut de petit village à celui de ville dortoir. Ça construit de partout (des maisons individuelles) et les prix du foncier explosent. Sous peu, ce bled sera intégré à Kigali.

Je reprends donc le bus, tout seul cette fois-ci. Je sais où descendre, quel chemin de terre emprunter. Chemin faisant, je récite quelques mantras à la gloire de Rama, espérant qu’il aura fait en sorte que des lignes aient été tracées.

« Allez, au moins les touches, quoi. »

J’arrive et sans surprise il n’y a toujours aucune ligne.

L’hindouisme est une grosse arnaque.

Les deux équipes sont là, on refait le coup des plots comme la semaine dernière. La bande de terrain impraticable est toujours aussi impraticable, mais cette fois je ne vais pas y patauger.

Pendant que tout le monde s’échauffe et se prépare, je constate que les mecs de Kamonyi sont quand même assez minuscules, dans l’ensemble. J’ai un peu peur d’un carnage.

Coup d’envoi, et à nouveau grand foutoir. Sauf que cette fois-ci, mon gars, je suis prêt. Pas de panique, lucidité optimale. Et après seulement deux minutes de jeu, l’énorme 8 de Muhanga marque un essai de trente mètres, tout seul. Comme je le redoutais, la différence athlétique est là.

Mais mes soucis vont venir d’ailleurs.

Premièrement parce que les Pumas de Kamonyi sont vaillants : ils sont moins grands, moins balèzes, mais ils s’y filent comme des diables. Cœur sur eux.

Deuxièmement parce que les Pumas de Kamonyi sont idiots. J’explique.

La semaine dernière, j’ai dû gérer deux équipes qui connaissaient peu, ou mal, ou partiellement les règles. J’ai été pédagogue et les joueurs ont écouté. Ils se sont adaptés. Tout s’est bien passé.

Là, les Pumas, capitaine en tête, n’écoutent que dalle. Ils gueulent, braillent, contestent non-stop. Je dis au capitaine de faire taire ses joueurs : aucun effet. Je lui explique ce que je siffle et pourquoi : il me regarde comme si je lui racontais le synopsis de Bienvenu chez les Ch’tis.

Si le match se poursuit, c’est parce que Muhanga rate complètement sa première mi-temps et n’arrive pas à marquer. Il y a un pauvre 5-3 à la pause. Rugbystiquement, c’est nul.

Si les gars de Muhanga jouent mal, ils sont disciplinés, ils ont retenu les leçons de la journée précédente. Par contre, avec ces Pumas, ça va pas du tout. Je vais les voir avant de reprendre. Je leur explique la règle sur laquelle j’ai dû siffler le plus : la fameuse règle 15.4. Celle qui concerne l'attitude du plaqueur.

Ouais mec, moi maintenant je connais les numéros des règles, alors tu viens pas me chier dans les bottes, ok ?

J’explique lentement, j’articule bien, je mime. Je vois bien que les mecs me regardent de travers. Je vois bien que le capitaine a un regard mi-incrédule mi-hostile. Je les fais chier, en fait. Je leur demande s’ils ont compris. Ils disent que oui. Mais un oui qui sent fort le « lâche-nous la grappe ».

La partie reprend. Aucun changement. Je passe mon temps à siffler contre Kamonyi qui n’a rien modifié. M’ont-ils seulement écouté ? Muhanga s’est ressaisi et joue mieux. Ils prennent l’avantage sur une pénalité pour hors-jeu. J’ai gueulé trois fois au défenseur coupable qu’il était hors-jeu, il n’a pas bougé. Le capitaine vient se plaindre.

« Y avait pas faute monsieur l’arbitre. »

- Il était deux mètres hors-jeu, et je lui ai dit, en plus.

- Non, il était pas hors-jeu. Cette pénalité, c’est pas juste.

Cinq minutes après, on est aux alentours de la 60ème, et j’en ai ras le bol des Pumas et de leur capitaine, et Muhanga est toujours à l’attaque, se rapproche de la ligne de Kamonyi qui multiplie les fautes. Je siffle, ils gueulent. Des mecs viennent me parler face à face, me dire que je me trompe. Il y en a même un que je dois repousser, physiquement : tu vas à dix.

Puis arrive l’action fatidique.

Après des tonnes de fautes, Muhanga joue à la main une pénalité à cinq mètres de la ligne des Pumas. Je revois la scène au ralenti. C’est magnifique.

Le mec de Muhanga qui va péter se prend une manchette dans la glotte.

Les plaqueurs, au sol, ne le lâchent jamais et tentent de lui arracher le ballon. En vain, grâce à l’efficacité des soutiens offensifs.

Le premier défenseur au près monte hors-jeu et rate son plaquage.

Essai. Trois énormes fautes en dix secondes.

Ça fait 13-3.

Les Pumas archi-dominés voient l’écart se faire et n’en peuvent plus. Ils refusent d’aller dans leur en-but pour la transformation. Ça prend des plombes. Ça gueule encore et toujours, ça gesticule.

Muhanga transforme et je vois ces cons de Pumas quitter le terrain.

Furieux.

Avec l’assurance des gens dans leur bon droit.

« Jouez tous seuls ! »

J’attends de l’aide de l’équipe qui reçoit. Mais les mecs de Muhanga ne bronchent pas.

Je remets le ballon au centre. De loin, j’appelle les Pumas, leu montre le ballon, leur dit de revenir.

Bof.

Je siffle la fin du match après 62 minutes de jeu.

Côté Muhanga, ça exulte comme si c’était une fin de match normale.

Je suis dégouté.

Je remonte vers le village avec un délégué de la fédé. Il arbitre aussi. Il m’explique que les Pumas sont fautifs, qu’ils n’écoutent pas, ceci, cela... En gros j’y suis pour rien.

Sauf que j’en suis moins sûr. En fait je suis même sûr du contraire. Si j’avais été bon, ce match aurait été jusqu’à son terme. On va boire des bières. On papote. Je me demande où j’ai merdé. Je réalise que dans mon souci de coolitude pédagogue, j’ai oublié les cartons. Peut-être que j’aurais dû coller un jaune au capitaine. Ou à l’autre con, là, quand il a braillé mains levées pour un hors-jeu inexistant.

Je ressasse.

Je voudrais qu’un mec expérimenté soit là et me donne au moins un avis. Mais je suis tout seul et je m’énerve. Parce que sur le plan de la règle, aucun problème. Je les imaginais pas, les fautes. C’était monstrueusement flagrant. C’est sur la tenue du match en général que je m’en veux. J’aurais dû faire quoi, putain ?

Ça m’a travaillé plusieurs jours. J’ai discuté avec un responsable de la fédé. Plutôt que s’énerver, j’ai joué l’apaisement et proposé d’aller chez les Pumas pour un entrainement. Leur montrer, leur expliquer, à froid, tranquilles, entre nous.

Ils sont d'accord. On fixe l'heure et la date dans les jours qui viennent.

S01E02

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