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Wanegaine Tching Tchong

Jus de boudin

23 Juin 2017 , Rédigé par Battì Publié dans #Rwanda, #Kigali, #Gulen, #Erdogan, #Adieux

Jus de boudin

Il en a passé du temps. Et mon gars, il s’en est passé des choses.

Pfioulalà ! T’as même pas idée.

À vrai dire, il s’en est passé tellement que je ne sais même pas par où commencer.

Tout a débuté au mois de février...

Non.

Ça va être méga trop long.

Je recommence. Différemment.

Pouf pouf.

Courant avril, alors que la fin de l’année scolaire commençait à gentiment poindre le bout de son nez, le directeur de l’école nous a annoncé son départ. Il y avait des collègues abasourdis, d’autres étaient super tristes, certains ont même versé leur petit larme.

Moi j’ai attendu d’être seul pour sauter de joie, enchainer vingt secondes de shadow boxing en chantant Eye of the Tiger, puis terminer avec quelques pas de salsa que je vous montrerai à l’occasion.

Tu comprends, je pouvais pas l’encadrer, le directeur. Mais alors vraiment pas.

Donc pour moi, après un immonde reptile comme ce type, on pouvait pas avoir pire. Alors est arrivé le remplaçant, un nouveau Turc à moustache, grand et balèze, qui aurait fait un magnifique maton dans Midnight Express.

Pour préserver son identité, nous l’appellerons Hamidou.

Jus de boudin

Donc Hamidou se présente vite fait, il ne porte pas de cravate et nous balance direct qu’il n’aime pas les réunions.

Je l’aime déjà.

La vie suit son cours, les examens approchent à la fois lentement et rapidement. Les profs comprendront ce que je veux dire. Tout baigne.

En même temps, chacun attend son nouveau contrat. Tout le monde à l’école signe des contrats d’un an, y compris les administratifs et les dirigeants. Avril passe, on est en mai, mec ça commence à faire tard, non ?

Tout le personnel se la joue relax, ouais c’est normal avec tous ces changements en haut lieu, ça prend juste un peu plus de temps que d’habitude, haha, no soucy gros, check bro. Et sur notre temps libre, nous cherchons tous du boulot.

Oui, au cas où, oui.

Personnellement, je ne sais toujours pas si j’ai envie de rester ou pas. Je pèse le pour, le contre, ça pèse pareil, je sais pas quoi faire. Puis arrive le jour fatidique où on apprend que c’est parti, les entretiens avec Hamidou commencent, les nouveaux contrats sont imprimés, c’est le coup d’envoi des renouvellements. Après des tonnes de tergiversations, je décide de jouer la stabilité et de prolonger. Les jours qui suivent, je me dis que je vais le regretter. Le petit ange au dessus de mon épaule, qui me dit « Qu’as-tu fait, pauvre fou ? »

Mais heureusement, son homologue tout rouge, au dessus de l’autre épaule me rassure à coups de « Vas-y, on s’en bat les couilles ! »

Donc la fin d’année se passe, on prépare les examens, on discute des vacances, tu fais quoi ? tu vas où ? Je suis le seul con qui dit qu’il va rester chez lui.

- Sérieux, tu vas pas bouger ?

- Non, je reste chez moi.

- Mais tu vas faire quoi ?

- Rien, je vais me régaler.

- Chez toi ?

- Oui.

- Mais tu habites où ?

Et là je leur disais. Et là ils poussaient des grands cris parce qu’ils comprenaient enfin. Wesh gros : Keursika, tu peux pas test.

Les sacs vomitoires ne sont pas fournis.

Après les examens, on a amorcé la semaine chiante, la fameuse semaine post-examens, celle où on fait plein de papiers, où on remplit des tableaux dans une bordel à cul de « database » de mes deux, où on fait des réunions de départements, des réunions de classe, des réunions de sous-département, des réunions pour débriefer les réunions.

C’est pendant l’une de ces réunions que tout a basculé.

C’était relax, on se disait combien on avait apprécié de travailler ensemble et à quel point on avait hâte de se retrouver pour la rentrée prochaine. C’était pas complètement faux, d’ailleurs.

Et puis le téléphone de Rose-Ann, ma chef, a vibré. Elle a regardé vite fait. Elle a fait « Quoi ?! » d’un air incrédule.

« Que se passe-t-il », qu’on lui dit.

« J’ai ici la photo d’une lettre qui dit que l’école ferme. »

Et tu me crois si tu veux, à ce moment là, pendant la seconde qui a immédiatement suivi le traitement de l’info par mon cerveau, j’ai ressenti du soulagement. La victoire du petit ange au dessus de mon épaule.

Alors a débuté le grand bal des hein, des quoi, des comment.

Toute l’école avait l’info. La lettre venait du directeur démissionnaire qui l’avait postée sur le réseau social utilisé par l’école. Le courrier semblait authentique : papier à en-tête, cachet, signature. Le ministère de l’éducation nous annonçait qu’on fermait nos portes dans quatre jours. « Suite aux discussions entamées avec le gouvernement turc... » Erdogan avait enfin eu leur peau.

Tu comprends pas pourquoi je parle d’Erdogan ? Lis ça.

L'incompréhension dominait au sein d'une large partie du personnel.

OLIVIA : Mais pourquoi le gouvernement rwandais nous fait ça ? Qu’est-ce qu’ils ont eu en échange ?

MOI : N’importe quoi ! Un hélico de combat, trente kilomètres de voie ferrée gratos, un pont quelque part... n’importe quoi !

OLIVIA : Mais c’est horrible !

MOI : Bah oui. Le monde est une vallée de larmes, et tant pis si tu as oublié ton mouchoir.

En vrai j’ai pas dit la dernière phrase. Elle est pas de moi, elle est de Cavanna. Tu apprécies mon honnêteté ?

Pour le coup, là oui, il y a eu des collègues qui ont chialé comme des madeleines. On n’était plus dans le gnan-gnan « directeur adoré, ne partez pas », on est passé au niveau supérieur, celui du « Dieu tout puissant, comment vais-je nourrir mes gosses ? » Pas la même intensité dramatique.

À qui venait de déménager dans un plus beau logement, à qui venait de s’acheter une voiture, à qui venait de connaitre la joie sans bornes de la naissance de jumeaux...

Quand je rentre chez moi, le soir, je réalise que ne dois plus faire une petite valisounette pour passer l’été au soleil, mais que je dois bel et bien tout emballer pour me casser définitivement. Le choc. Non mais mate un peu le bordel que j’ai accumulé en dix mois !

Les jours qui suivent, mes collègues s’agitent en tous sens pour trouver un autre boulot, ça postule partout, ça enchaine les entretiens d’embauche, ça accepte parfois n’importe quoi pour sauver les meubles. J’ai choisi le naufrage digne. Je rentre et pis on verra bien.

Des infos « fuitent », comme on dit. Et plus ça fuite, moins l’affaire semble simple. C’est comme un très grand puzzle dont tu n’as pas toutes les pièces. On combine les infos, on les recombine, on suppute... et il est évident qu’il ne s’agit pas d’un simple coup du gouvernement turc. Je rentre pas ici dans les détails parce que c’est pas franchement intéressant quand on est extérieur à tout ça, mais de toute évidence, des gens ont joué avec le feu, d’autres ont été bornés aux confins de la bornitude, certains ont tenté des paris fous, d’aucun a joué double-jeu. Le panier de crabes.

Moi je suis rentré. Les adieux furent précipités. J’ai même pas revu un gars du rugby. Le jour de mon départ, un proviseur de lycée m'a contacté pour que j'entraine l'équipe de rugby. Ha ha, l'ironie, hein.

Je suis désormais au village, « oklm » en congé non-payés, et je cherche du boulot. Une fois on m’a dit que j’étais deuxième sur la liste des candidats, une fois on m’a pris mais j’ai finalement décliné, et là j’attends d’autres réponses.

Ainsi va la vie. Ainsi va ma life.

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