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Wanegaine Tching Tchong

Tableau noir

17 Avril 2021 , Rédigé par Battì Publié dans #Rugby

Encore une saison en l’air.

Pendant que les professionnels se mitonnent des compétitions sur mesure pour maintenir le robinet à droits TV ouvert, les amateurs restent à la maison. Le rugby pour eux, désormais c’est à la télé. La boucle est bouclée.

Le rugby amateur, tant loué par les dirigeants en campagne que par les journalistes qui ne sortent jamais le nez du guidon professionnel, il dépérit. Pourtant il est beau. Il est spécial.  Il est unique. Sur les terrains amateurs, tu verras des choses que jamais tu ne verras à la télé. Et qui pourtant valent largement le prix d’un abonnement à Canal.

Alors les gars ? On profite bien ?

Alors les gars ? On profite bien ?

 

Un exemple ?

Tu es sérieux là ? Tu veux un exemple ?

Okay, alors faites place à tonton Battì qui va vous narrer un souvenir.

Tout commence lors d’un entrainement du jeudi soir. Celui de la mise en place tactique, où les gros révisent leurs touches et les arrières leurs combinaisons qu’ils ne font jamais en match. Rien à voir avec la séance du mardi où on s’en fout plein la gueule parce que les bobos du dimanche commencent à faire moins mal.

Nous avions composé deux lignes et allions répéter nos gammes. J’étais ailier parce que j’étais le joueur le plus rapide de l’équipe. Ce qui ne constituait pas un exploit athlétique dans cet effectif où la moyenne d’âge devait se situer aux alentours de 37 ans.

Ce soir-là, alors qu’on est sur le point de démarrer, Alex intervient. Alex était l’habituel titulaire en deuxième centre. Ballon en main, il nous explique qu’il a mis au point une nouvelle combinaison absolument imparable si elle était bien exécutée, ça m’a réveillé à trois heures du matin, j’ai tout de suite noté le croquis, les gars je vous jure c’est de la bombe, je vous montre.

Un peu surpris, tout le monde accepte. Après tout pourquoi pas ?

Il nous place. Toi comme ça, toi ici, toi tu arrives là...

Le machin est très tarabiscoté, nous sommes dubitatifs.

« Non mais vous inquiétez pas, on va la faire vous allez comprendre. »

On la fait, évidemment ça marche pas, il nous corrige, toi tu dois arriver derrière Patrick, et Claude tu passes là.

— Mais et moi alors ?

— Toi rien, tu attends la passe et tu as juste à redoubler avec moi.

Parce que oui, bien sûr, cette ultra combinaison de la mort ultime mise au point par Alex, elle permet de déchirer le rideau adverse par la grâce d’une course sublime d’Alex en personne.

On la refait. C’est mieux mais tout le monde fait une drôle de gueule. Des regards inquiets sont échangés.

Finalement c’est Christian qui lâche la bombe.

— Alex, si on fait ça, tu vas te faire ouvrir en deux par le flanker adverse.

— Mais non, il y a la fausse croisée qui va le fixer.

La voix du peuple s’élève : on est tous d’accord avec Christian. Ça marcherait dans un tournoi de Sept, son truc. Là il va y avoir un troisième ligne en mode sniper qui n’aura aucune raison de ne pas glisser.

Alex s’énerve, on est tous des cons, on regarde pas suffisamment le Super 12. C’était à l’époque du Super 12. On la refait. Le verdict tombe à nouveau, impitoyable. Alex, jamais de la vie ça passe ton machin, c’est hyper téléphoné. Le problème c’est qu’on était un groupe très cool, on s’aimait bien tous. Et Christian, fataliste : « Moi je m’en fous, je te la fais ta passe, c’est toi qui vas te faire déglinguer. »

On la répète plusieurs fois, en théorie elle est jolie, mais elle marchera pas, oui mais Alex est très persuasif, il instille le doute dans nos têtes. Tu comprends, il a Canal +, il regarde le Super 12, lui. Patrick notre ouvreur et capitaine tranche : on adopte la nouvelle combinaison avec moult passes sautées, leurres et fausses croisées. On la nomme. Adjugé. Patrick a toujours été trop gentil.

Le dimanche, on part jouer en Provence, dans un petit bled très venteux. Patrick est en 10, Christian en 12, Alex en 13 et moi en 14. On a une mêlée sur les 22 adverses, décalées juste comme il faut. Alex outrepasse l’autorité de Patrick et annonce la nouvelle combinaison. Un bref souffle d’effroi parcourt notre ligne de trois quarts. Je me tourne inquiet vers Claude, le 15 vétéran. Il hausse les épaules dans un geste d’impuissance. Patrick, qui aurait dû bosser comme diplomate à l’ONU, cède et il annonce à son tour la combinaison d’Alex.

Introduction.

Le ballon sort propre.

Patrick amorce le mouvement, tout comme Alex a dit.

Les gars la réalisent à la perfection, tout le monde est appliqué et impliqué, ça croise, ça leurre, ça saute, Christian a le ballon pile à l’endroit prévu au moment prévu, Alex arrive lancé dans la brèche ouverte, Christian donne dans le tempo, le flanker adverse arrive comme un balle et vient se loger à vitesse supersonique dans les flottantes d’Alex qui se fait clouer dans le sol dans un râle de souffrance étouffée. Il en échappe le ballon.

Ça aurait pu s’arrêter là. Sacré Alex qui nous a fait travailler une combinaison qui marche pas.

Mais non.

Parce qu’à l’instant où Alex se fait équarrir sous les yeux de Christian... Christian éclate de rire. Un putain d’éclat de rire franc et sonore. Et pauvres de nous, le rire nous gagne tous. Alors que le ballon roule par terre pas loin de moi, moi je me tape sur les cuisses. Littéralement : je me suis tapé sur les cuisses dans un éclat de rire.

Avantage.

Le 15 adverse ne prend pas la peine de ramasser le ballon et met un énorme coup de pied. Mon vis-à-vis part en chasse.

Je lance mon repli, aussi vite que possible. Je l’entends, mon vis-à-vis est juste derrière moi. Je sprinte de toutes mes forces, et dans mon dos j’entends le rire de Christian qui se prolonge, j’entends même Alex lui gueuler dessus « Pauvre con, ça t’amuse hein ! ». Je ris encore. Tu as déjà tapé un sprint en riant à pleins poumons ? Heureusement, alors que je me faisais passer, c’est Claude qui est venu sauver les meubles et a poussé le ballon en touche.

Fin de l’alerte.

Alors que tout le monde se replace pour jouer la touche, Christian rit encore, Alex gueule après tout le monde, il est humilié et en plus il a mal.

Le jeu reprendra son cours normalement bien sûr. Mais souvent je repense à la centaine de spectateurs venus se les geler dans une tramontane infernale, et qui ont vu une équipe exécuter une combinaison merdique et continuer à jouer dans les éclats de rire.

Pas sur Canal+ que tu verras ça.

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