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Wanegaine Tching Tchong

Dialogues de sourds

3 Octobre 2011 , Rédigé par Battì Publié dans #Yangzhou, #Mandarin, #Vie quotidienne

Yangzhou.

Jiangsu.

Chine.

C’est la première fois de ma vie que je me trouve dans ce que les scientifiques appellent une « situation d’insécurité linguistique ». En d’autres termes, c’est la première fois que j’évolue dans un environnement où je suis dans l’incapacité complète d’avoir la moindre interaction verbale avec les gens. Comme dirait mon petit frère, c’est chaud bouillant.

Le plus problématique, c’est que le chinois est tellement bizarre à mes oreilles que je n’arrive même pas à isoler et reconnaître quelques mots de base. L’autre jour, j’achète à manger dans un petit resto. Pour une fois, tout est clair : la dame me demande si c’est pour emporter. Alors que je suis encore en train de hocher la tête pour dire que oui, j’emporte, je pense « tu as entendu, ça veut dire à emporter, imprime, imprime-le dans ton crâne, n’oublie pas ». Dix minutes plus tard, j’avais des doutes sur l’ordre des voyelles. Vingt minutes plus tard j’avais complètement oublié.

Et pourtant.

À chaque fois que je m’aventure hors du cocon anglophone du campus, tout se passe bien. Et pas simplement dans la mesure où j’arrive à mes fins. Non : ce sont des sourires, des rires et des regards bienveillants. Un exemple, pas plus tard qu’aujourd’hui : j’ai besoin d’acheter deux ou trois bricoles que je ne peux trouver que dans les grands magasins du centre. L’hypercentre, celui avec les magasins Nokia, les néons et les MacDo. Donc je me pointe, je repère le magasin qui m’intéresse et je gare mon vélo (oui j’ai acheté un vélo, je vous le présenterai) à l’endroit indiqué. Sur les trottoirs, un marquage au sol indique les zones réservées au stationnement des deux roues. Je fais mes achats en vitesse, je ressors, récupère mon bicloune et l’enfourche pour m’en aller vers de nouvelles aventures. Et là arrive un vieux monsieur. Il a un brassard autour du bras et de la monnaie à la main. Je vous reproduis le dialogue (pour retranscrire les phrases en chinois, j’utilise la norme internationale). Quant à moi, vu que je m’adresse aux gens aux français...


- « Tching tchong ! »
- « Pardon ? » ***
- « Tching Tchong. Tching tchong tching. » ajoute-t-il en montrant la zone de stationnement et la monnaie dans sa main.
- « Ha bon, c’est payant ?! Ha mais je savais pas, excusez-moi. »
- « Hu hu ! Tching tchong » et de sa main libre il me montre deux doigts.
- « Deux yuans ? Tching tchong ? » (je sais dire deux)
- « Non non, tching tchong » et il me montre les piécettes de 10 centimes de yuans.
- « 20 centimes de yuans ? Ha ha ! Ça va, c’est raisonnable ! » et je lui tends 20 centimes.
- « Tching tchong ! Ha ha ! »
- « Hé hé ! Merci camarade, à la prochaine ! »
- « Tching tchong, hu hu ! »

 

Et en gros, c’est toujours comme ça que ça se passe. Quand je me rends dans divers commerces, ça finit en rigolades. Je parle français, on me répond en chinois. Je dis que je comprends pas en montrant mon oreille d’un air désolé. Et ça se marre. Et ça envoie ce qui est probablement des plaisanteries. S’il y a des habitués, ou des amis, ils se moquent du commerçant, ils leur disent des tching tchong qui veulent dire « Ha il est beau l’homme d’affaires, pas foutu de sortir trois mots d’anglais ». Et du coup je rigole aussi. Et quand vient le moment de payer, on m’indique le total écrit sur une calculette, je dis d’accord, 395 yuans, c’est bien le total, puis on me fait signe d’attendre et on tape à nouveau sur la calculette et me montre 370. On m’a fait une remise que je n’aurais même pas été capable de demander. Alors je dis que merci, c’est gentil, et on me répond un tching tchong qui, je l’entends bien, signifie « y a pas de quoi, ça me fait plaisir ».

Un autre phénomène amusant : quand j’utilise ce mode de communication dans un magasin quelconque, bien souvent il y a un client qui arrive en écartant les vendeurs et qui parle exactement comme ces types qui se pointent sur les scènes d’accident en disant « Laissez-moi passer, je suis médecin ». Presque toujours, il y en a un ou une qui prend un air important et dit « Laissez-moi faire, je parle anglais ». Et le plus amusant, c’est que la plupart du temps, cette personne parle anglais aussi bien que moi je parle arménien.

Et même mieux : tout récemment, je me suis acheté une paire de baskets. J’entre dans une grande et belle boutique d’une célèbre marque d’équipement sportif, les vendeuses écarquillent les yeux (à l’université je passe inaperçu, mais en dehors pas trop), puis se reprennent et m’accueillent. « Je peux vous aider, vous conseiller ? » et moi comme d’hab’ je leur dis que je comprends rien et le cirque recommence, les mimes, les rigolades, le client anglophone, la totale... Mais en l’occurrence, ça dure plus longtemps que d’habitude, parce que les godasses coutent cher et je prends mon temps pour choisir. Et donc, au bout d’un moment, l’effervescence s'estompe. La vendeuse qui m’aide et me conseille me montre une paire de godasses. « Tching tchong ? » Non, non, pas des noires, j’aime bien les modèles bleus. « Tching tchong ? » Non, non, j’en veux des bleues, ils sont beaux les modèles bleus. « Blue ? » Oui, c’est ça ! Blue ! « Blue ! » Oui, blue ! Elle est aux anges. Elle s’agite devant le mur d’expo et me montre tous les modèles bleus. Elle m’en indique un en particulier. « Tching tchong ? » Non, non, pas fluo, j’aime pas. Un autre modèle. « Tching tchong ? » Non, non, c’est trop fashion, ça, pas mon style. Elle répète d’un air pensif « Non non ». En français. Elle ne s’en est même pas rendu compte, et je suis littéralement estomaqué. J'oublie les baskets. Je la contemple, avec ses sourcils froncés, fixant les différents modèles en se tenant le menton, concentrée et bien décidée à ne plus essuyer de « non non ».

Et parfois, les vendeuses, par gentillesse, pour aider, me parlent, m’expliquent. Elles font de longues phrases dont je ne suis pas capable d’extraire ne serait-ce qu’un mot. Alors je les laisse faire. Elles pensent que j’écoute mais en fait non, je les regarde articuler des rafales de sons bizarres, j’examine les expressions du visages, les yeux qui s’agrandissent, les mouvement de la tête, des sourcils, des mains. Et quand elles ont fini, qu’elles s’arrêtent et me regardent avec un air interrogateur, en attente d’une réaction, tel un gosse de trois ans, je répète les trois ou quatre derniers phonèmes que j’ai entendus. Et les vendeuses se bidonnent. Et ça me fait rire de les faire rire alors qu’on est au degré zéro de la communication verbale.

Dans une grosse semaine, je commence mes cours de chinois. Et sans sous-estimer mes capacités d'apprentissage, je crois que même avec ces classes intensives, le petit théâtre de mon quotidien n’est pas prêt de s’arrêter.

 

*** je me suis également aperçu que quand quelqu’un m’adressait la parole, je répondais systématiquement « Comment ? » ou « Pardon ? ». Comme si le fait d’entendre une deuxième fois la phrase allait me permettre de la comprendre. Je me suis demandé pourquoi je faisais ça et j’ai fini par trouver. En fait j’ai pris le réflexe en Inde puis au Pérou. Dans le premier pays, parce que la phrase pouvait avoir été prononcée en anglais, avec un accent un peu fort. Et donc une deuxième écoute plus attentive pouvait être fructueuse. Pareil à Arequipa : même sans être hispanophone, une phrase répétée de façon un peu lente ou bien articulée pouvait être compréhensible pour mes oreilles latines. J’ai donc pris et gardé ce réflexe, d’une inutilité navrante, ici.

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france .cremieux 04/10/2011 10:33


en fait ça veut dire quoi tching tchong
d'accord ,bonjour, hum,hum