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Wanegaine Tching Tchong

Flashback

9 Novembre 2011 , Rédigé par Battì

Comme on me l'a demandé, je fais un retour en arrière. Ce texte date à peu près de mai 2009.

 

 

Conduire en Inde... Voilà ce qu'on appelle une expérience. Déjà, rien qu'en restant piéton,
l'Européen comprend qu'il est en plein milieu d'un truc nouveau, de lui inconnu. Ça roule, partout,
dans tous les sens, ça fait du bruit, ça pue le moteur mal réglé, et surtout, ça ressemble à un
gigantesque foutoir. Mais ça, c'est encore simplement vu de dehors. Quand on y pénètre...
Ma première journée en Inde, je l'ai passée à New Delhi. Assis dans mon rikshaw,
j'expérimentais cette sensation incroyable : avoir peur à quarante à l'heure. Devant, les véhicules
zigzaguent, déboitent tout-à-coup, tournent ou ralentissent, le tout sans clignotants ni feux de stop.
Sur les côtés, on se frôle, on se rase, on s'accroche parfois. Derrière... j'ai pas regardé derrière. Les
accélérations sont aussi brutales que les freinages. Et ça klaxonne, bon sang, ça klaxonne sans arrêt.
Ça va de la timide et inoffensive sonnette de vélo à la corne de brume qui s'entend à deux
kilomètres à la ronde. Des fois, en cas de panne d'avertisseur, on fait ça vocalement. J'aime bien
aussi le couinement fatigué des klaxons de certains vieux scooters. On dirait un canard à l'agonie.
C'est simplement atroce.


Au début.


Puis vient le jour où, bien forcé pour avoir un tout petit peu d'autonomie, tu t'achètes un
vélo. Tu rentres dans la boutique, on te montre les plus beaux modèles, tu en prends un simple, pas
cher, tu vas au bureau pour payer, on te fait asseoir, on te montre l'employé qui se dépêche de
monter ton vélo, on fait les papiers (autant que pour une voiture), on te sert le thé, on te demande
d'où tu viens, on t'appelle Monsieur, on te fait une ristourne parce que bon on n'est pas des
sauvages, tu payes en te disant que décidément rien n'est cher ici, on vient te signaler que le vélo est
prêt, on te le montre comme si c'était une Aston Martin, on t'a dit que ça se faisait alors tu donnes
un pourboire à l'employé qui l'empoche sans un regard ni un mot, on te donne l'antivol et ses deux
clefs, merci monsieur, au revoir monsieur. Et dès cet instant, mon gars, tu entres dans le Trafic.
Faut pas croire, c'est un grand moment. Tout-à-coup, le spectateur devient un protagoniste.
Faut se lancer. Et il faut finalement assez peu de temps pour s'y faire. Bon l'aspect « conduite à
gauche » hérité des britanniques, dont on se fait une montagne à chaque fois qu'on part dans un pays
anglo-saxon, c'est de la gnognotte. La première chose qui s'impose, c'est de se débarrasser de ses
acquis, faire le vide, soigneusement oublier tout ce qu'on avait patiemment appris à l'Auto-école.
Opération tabula rasa. Puis on repère vite d'où vient le danger : le plus gros, c'est que personne ne
roule droit. Ça demande une concentration permanente car il faut surveiller tous les véhicules.
Impossible de savoir lequel va tout-à-coup faire un écart, et de quel côté. On double à droite comme
à gauche. Et pour pimenter le tout, les véhicules qui se mêlent joyeusement sur les routes et dans les
rues se meuvent à des vitesses très très très variables. Nous avons donc le vélo, la moto, le rikshaw,
la voiture (plutôt rare, en proportion). Hormis le rikshaw qui fait un peu exotique, rien de bien
étonnant. Mais il faut ajouter à cela le piéton : le trottoir est un concept assez flou en Inde. Il n'y en
a quasiment pas, et quand il y en a, ils sont occupés par les commerçants et/ou les artisans. Ainsi, le
piéton se trouve mêlé à la circulation. Dans un registre assez semblable, nous avons la roulotte
poussé par un ou deux hommes. C'est le plus souvent utilisé pour transporter les fruits et légumes.
C'est très lent et très large. Enfin, pour apporter l'indispensable touche d'exotisme oriental, nous
avons les animaux. Cheval, dromadaire, éléphant, vache. Le cheval est le moins pénible, il va vite,
il trotte bien droit, sous les ordres d'un maitre émérite. Le dromadaire est presque toujours attelé. Il
est très lent, et son attelage est souvent large. Mais il file droit, lui aussi. L'éléphant, c'est autre
chose. Il est monumental, avance bien, mais fout les jetons. Surtout qu'il semble d'un naturel
curieux et passe son temps à regarder à gauche et à droite. Suivre un éléphant qui tourne la tête pour
regarder quelque chose, c'est comme suivre un camion qui roule avec une portière grande ouverte.
Et puis franchement, les quatre grosses pattes qui vont et viennent inlassablement, elles ont quelque
chose d'assez inquiétant, comme quatre énormes pistons hydrauliques. On peut pas s'empêcher de
s'imaginer passant en dessous. Et donc enfin les vaches, les célébrités mondiales : elles se
promènent n'importe où, y compris au milieu des quatre-voies, fouillent les poubelles, vont où elles
veulent, quand elles veulent, selon le précepte bien connu qui dit que le chemin le plus court pour
aller d'un point à un autre est la ligne droite. Dans ce gigantesque n'importe quoi, la vache est un
peu la cerise sur le gâteau. Et les veaux, c'est les amandes grillées.


Et donc bon, toi tu es là, sur ton bicloune flambant neuf. Tu roules doucement, tous les
sens en éveil (sauf l'odorat que tu as mis en veille). Tu suis un vélo qui suit un rikshaw. Et là paf ! le
rikshaw s'arrête pour laisser descendre son client, et paf ! le vélo ne ralentit pas et le contourne, te
coupant la route, donc toi, comme un con tu piles pour éviter le vélo. C'est Mal. C'est ton instinct
d'occidental qui s'est manifesté. Tu fais chier tous les gens qui sont derrière toi, et pour se relancer
dans le trafic, c'est coton. Alors petit à petit tu observes et tu comprends. Et tu finis par mettre en
application : c'est ainsi qu'un beau jour, tu te retrouves roulant dans une artère bondée (pléonasme),
derrière un vélo qui suit un rikshaw, et que le rikshaw pile, et que le vélo le contourne en te coupant
la route, et que toi, serein, tu te déportes aussi, coupant la route du véhicule qui te suivait. Et c'est
Bien. Car c'est ainsi que rouler tu dois. Et voilà comment on se retrouve doublant à gauche, faisant
des queues de poisson, coupant la route d'autrui, sans que personne ne trouve quoi que ce soit à y
redire.


Principe numéro un : tout oublier. Principe numéro deux : ne jamais s'arrêter. C'est l'autre
grande règle. Celle du mouvement perpétuel. Peu importe ce qui se dresse au milieu de la route et
ce qui t'entoure, tu dois rouler. Le seul endroit où il est autorisé de s'arrêter, c'est aux feux rouges (et
il y en a pas des masses). Rouler, toujours. Trois vaches traversent devant toi ? Tu repères les deux
entre lesquelles il y a le plus d'espace, et tu te lances. Deux rikshaws sont bloqués par une charrette
qui traverse ? Tu te faufiles entre les deux et tu passes devant ou derrière la charrette. Peu importe,
on s'en fout de comment ça se termine, il faut pas rester comme un neuneu à attendre. Pareil aux
embranchements : tu arrives d'une petite rue et tu dois traverser un gros axe, tu n'hésites pas, tu fais
pas ton gars poli, tu te lances. C'est toi qui deviens obstacle à éviter. Ils ont l'habitude. D'où la
troisième règle, mais ce n'est qu'une demi-règle puisqu'elle coule de source : on ne cède jamais le
passage, à personne. Et certainement pas aux piétons. Parfois encore, ça m'arrive, dans des moments
d'inattention. Le piéton me regarde bizarrement, et il finit par traverser devant moi, sans me dire
merci. Pour le stationnement, c'est dans le même esprit. On a le doit de se mettre partout où ça ne
dérange personne. Des petits parkings spontanés se créent. Les deux roues sont entassés, imbriqués
les uns dans les autres. Celui qui t'empêche d'arriver à ta bécane, tu le déplaces. Ainsi, très
fréquemment, je retrouve mon vélo à deux ou trois mètres de l'endroit où je l'avais laissé.


Alors c'est sûr, ça fait beaucoup d'un seul coup, pour qui débarque. Mais il ne faut pas
croire, on s'y fait très vite. Même qu'au début c'est drôle. Et ensuite, ça n'est plus drôle, ça devient
juste normal. Ce matin, je me suis mis sur le bas côté parce qu'en face de moi arrivaient deux
voiture qui doublaient en même temps une moto. J'ai assisté à moult accrochages, toujours sans
gravité puisque ça va pas bien vite. En plus, tous les véhicules ont des petites barres de renfort très
bien placées. Quand on tape, on ne raye même pas la peinture.
Ceci dit, c'est seulement en ville. Hors agglomérations, c'est une boucherie. J'ai lu (info à
vérifier) qu'il y avait en moyenne dix accidents de bus par nuit, et à peu près 90 000 morts par an
(ce qui ferait de l'Inde le n°2 mondial derrière l'impayable Chine). Hier, je suis passé devant une
casse : j'ai vu des voitures dans un état qui vous fout directement la nausée. Des voitures pliées à un
point que... que putain on veut surtout pas savoir ce qui s'est passé.


Mais bon, si je devais trépasser sur les routes indiennes (il faut bien mourir de quelque
chose, hein ?), j'aimerais bien que ce soit sous les colossales pattounes d'un éléphant. Quitte à crever
bêtement, autant que ce soit original.

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