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Wanegaine Tching Tchong

La fête de l'ambassadeur

17 Novembre 2012 , Rédigé par Battì Publié dans #L'université de Yangzhou, #Calligraphie, #Interculturalité, #Ferrero Rochers

Ici, les étudiants suivent un rythme assez soutenu, mais surtout monotone, et le semestre est long.  20 semaines. Quand j’étais à la fac, le semestre faisait douze malheureuses semaines. Donc, de temps en temps, pour briser la routine tout en faisant plaisir à mes troupes, je leur projette un long métrage. Français, sous-titré en chinois (c’est pas rien pour se fournir, croyez-moi).

 

http://image.toutlecine.com/photos/l/0/a/l-arnacoeur-31-03-2010-1-g.jpg

Mes étudiantes adorent Vanessa Paradis, mais sont indifférentes aux charmes de Romain Duris.

(trop velu, je pense)

 

Donc, un jour, je décide de passer un film à mes étudiants de première année. Précision : c’était l’an passé, et je débarquais en Chine n’en connaissant strictement rien à part les pandas et le kung-fu. Tandis que le film passe, je vois les étudiants qui rédigent des textos, en reçoivent, y re-répondent, quand d’autres roupillent tout bonnement. Ça me monte et ça me descend pendant toute la projection, mais je ne dis rien. Je veux pas gâcher le film pour les rares qui le regardent attentivement. Évidemment, au moment du générique de fin, j’ai atteint une forme de transe guerrière.

 

Je les pourris. Vraiment. Je lâche les chevaux, ils comprennent probablement un petit quart de ce que je dis, mais ils saisissent parfaitement où est le problème. Je bafouille, je postillonne, je renverse mon bureau et broie le rétroprojecteur entre mes mâchoires. Ça fait du bien, je me sens mieux. Il reste douze minutes de cours. Sans un mot, je plie mes gaules et quitte la classe.

 

Ceux d’entre vous qui me connaissent savent que ces épisodes sont rares chez moi. Il en faut beaucoup pour me mettre en route, mais quand je suis parti, je suis parti, et ça prend fréquemment des proportions excessives. Après coup, bien souvent, je m’aperçois avec regret que ça méritait pas de se mettre dans un état pareil, et je me sens con. Bon, je suis comme ça.

 

Et donc là, pareil : le soir je regrette un peu. Surtout qu’à l’époque, je ne le savais pas, mais tous les chinois regardent les films comme ça, téléphone à l’oreille. Même au cinéma. Si j’avais su, bien sûr, tout ça se serait passé différemment. Mais je savais pas, j’ai piqué une crise pour rien. C’est fait, c’est fait.

 

Le lendemain, j’ai à nouveau cours avec eux. Je décide d’y aller sur le principe de « c’est du passé, n’en parlons plus ». A la fois un peu gêné mais sûr de mon bon droit, j’entre dans la salle, bien déterminé à repartir de zéro. Quand j’entre, silence absolu. Ils sont tous assis, bien droits, les mains à plat sur leurs bureaux. La tête légèrement baissée, ils me regardent par en dessous. Ça pue la trouille. J’ai l’impression d’être dans The Wall. Bon sang, il y a pas si longtemps, c’est moi gueulais « Hey ! Titcheu ! Lideu kizeulo ! ». Je prends mesure du carnage : ils sont paniqués. J’inspire à fond, déjà prêt à dire une connerie qui va les faire rire. C’est la seule issue (et souvent je me demande comment on fait pour enseigner quand on n’a pas d’humour). Mais il est déjà trop tard : la chef de classe s’est levée et, du fond de la salle, se dirige vers moi avec quelque chose dans les mains. Silence complet. Maintenant c’est moi qui panique, car je sais qu’il va se passer quelque chose, que je ne sais pas ce que c’est, que ce sera quelque chose de complètement nouveau pour moi, et que je ne saurai pas du tout comment il faut y réagir. Elle me tend ce qu’elle portait, je ne distingue pas ce que c’est.

« Toute la classe vous demande pardon pour son comportement d’hier »

Et elle retourne s’asseoir, toujours dans ce silence glaçant.

Je baisse les yeux. Il y a une boite de chocolats. Et attention, pas des chocolats péteux qu’on sait pas lesquels sont bons et lesquels sont mauvais. Non, des Ferrero Rocher ! Ça coute un bras ! Il y a également une longue feuille blanche enroulée, très légère. Je la déplie. C’est de la calligraphie. Une des étudiantes a écrit pour moi un très vieux poème qui vante la sublime cité de Yangzhou.

 

Je garde l’air cool, style « ça m’arrive tous les matins », mais j’ai le souffle court et je sens deux torrents déferler de mes aisselles vers mon futal. Rarement je me suis senti aussi con, aussi gêné.

J’ai remercié les jeunes, et j’ai embrayé au son du tsim-boum pouet pouet ! Ils ont ri. Ce fut fini. Et je suis allé m’inscrire à un cours de yoga.

 

Depuis, comme les gens qui ont vu le poème chez moi m'ont tous dit que c'était du travail de très bonne qualité, je l'ai fait encadrer. C'est pas encore accroché : il faut que je trouve quelqu'un qui me prête une perceuse, et c'est pas gagné.

 

Novembre 2308

Ça fait quand même un mètre de haut, et ça pèse assez lourd.

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