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Wanegaine Tching Tchong

Nalyse

15 Juin 2013 , Rédigé par Battì Publié dans #Actu, #Tibet

Bon, comme promis, je m’y colle. Je vous explique pourquoi le reportage de Cyril Payen, grand reporter, m’a mis les nerfs en pelote.

Pour commencer, je précise à toutes fins utiles que je ne suis pas chinois, pas membre du Parti Communiste, pas tibetophobe, ni quoi que ce soit. C’est écrit là-haut, dans le bandeau du blog : un gars quelconque. Mais si je suis quelconque, j’aime pas qu’on insulte mon intelligence.

Ensuite, comment m’y prendre ? Vu que j’ai pas un temps fou pour structurer le bouzin, j’ai choisi la solution de facilité, ou plutôt de simplicité : je vous commente le film chronologiquement. C’est un peu bordélique, je le concède, mais bon, je peux pas non plus y passer des heures.

Je remets le lien vers le film ici, pour votre confort.

(de rien, ça me fait plaisir)

Et au cas où, la version Youtube est visible .

Allez zou !

Intro : le présentateur met les choses au point d’entrée. « Le tibet, un pays dont les traditions... » Un pays, donc. Note bien, je te prie : le Tibet est un pays.

« Ho, Battì, tu chipotes, il a pas fait gaffe, il a dit ça comme ça ».

Ha ouais ? « Des milliers de travailleurs chinois viennent littéralement coloniser le Tibet ». Là, le gars utilise le verbe coloniser, au sens littéral du terme, il le dit lui-même. Colonie : territoire administré par un pays étranger.

Le film a commencé il y a 38 secondes, et déjà je me sens obligé de faire une petite pause.

Aujourd’hui, quoiqu’on en pense, les frontières de la Chine sont établies et reconnues par l’ensemble de la communauté internationale. Si on excepte un ou deux glaciers du Cachemire, ainsi qu’un bout de marécage que réclame mollement la Russie, les frontières terrestres sont là, personne ne les conteste, et le Tibet est chinois. Au demeurant, et peu de gens le savent, le dalaï-lama lui-même a renoncé à toute forme de souveraineté du Tibet. Traduction : le Tibet n’est pas un pays, c’est une région chinoise. Si ça vous défrise, je vous suggère de vous rendre Dharamsala pour exciter la bien tiède réincarnation du Grand Soleil.

Ensuite, je vais me permettre un petite digression et calquer la situation à notre beu pays : ce journaleux de mes fesses considère-t-il que les fonctionnaires français colonisent la Corse ? J’aimerais lui demander.

Bon, début du documentaire proprement dit.

Vous noterez les intonations et la prosodie guillerettes du grand reporter. Quand il se demande « le Tibet est-il en train de disparaître ? », la réponse ne fait déjà aucun doute, hein. Le mec est au bord du suicide.

« Cela fait maintenant 60 ans que les tibétains tentent de résister ». Vous noterez la belle unanimité tibétaine, l’homogénéité du concept. Il y a un tibétain type. La suite nous montrera d’ailleurs qu’il y a également un chinois type. Le monde de Cyril Payen, grand reporter, n’est pas trop difficile à appréhender.

Ensuite, vers 3:20, il est question des « graves émeutes de 2008 ». J’attire votre attention sur ce point, parce qu’il n’est pas du tout explicité dans ce film. Or il conditionne nombre des choses décrites. C’est dommage de pas prendre dix secondes pour rappeler ce qui s’est passé, Cyril ! Le quidam comprendrait mieux les patrouilles, contrôles et compagnie.

Regardez les gentils bonzes qui appellent au calme !

Je n'ose même pas imaginer les mots qu'emploieraient les journalistes si des bandes de nationalistes se mettaient à arpenter Ajaccio et à tabasser tous les gens qui ne sont pas corses. Je parle même pas de tuer, hein, juste tabasser.

Ensuite commence la litanie du Comme Partout Ailleurs en Chine (« CPAC », ça me fera gagner du temps).

Destruction du centre historique, construction de gigantesques centres commerciaux, expropriations forcées : CPAC. Purée, on n’en a pas déjà beaucoup parlé à l’époque ou Pékin préparait les Jeux ? C’est le lot de tous les centres urbains, j’en ai même parlé au sujet de Yangzhou (pas franchement un foyer insurrectionnel ou séparatiste).

Les immolations, c’est moche. Il faut être sacrément désespéré... ou taré. Oui taré, pas moins que les illuminés qui se font exploser dans la foule. L'an passé, c'est une gosse de 16 ans qui s'est mis le feu, bordel ! Il y a au sein du clergé tibétain des fumiers qui seront réincarnés asticots !

Ensuite, Cyril Payen, grand reporter, rencontre deux activistes. De qui ? D’où ? De quoi ? Pas un mot sur leurs revendications, ni sur rien. Tiens, par exemple, qu’est-ce qu’ils pensent des immolations, les loustics ?

Puis nouveau chapitre CPAC : il n’y a pas de droits de l’homme, on ne peut pas dire ce qu’on veut, on ne peut pas faire ce qu’on veut. Il faut croire que l’activisme tibétain n’est pas vraiment conscient de la situation du pays.

Puis nos jeunes activistes font leur coming-out : ils sont complètement décérébrés. Mais au Tibet, c’est cool, le fondamentalisme religieux. Ailleurs, moyen bof, mais au Tibet ça va. Tu peux. On peut déjà imaginer l’état des droits de l’homme si des gens comme ça prennent le pouvoir dans le coin (à ce sujet, lisez le très lucide Mélenchon).

" Hi hi hi ! Mort aux pédés ! "

" Hi hi hi ! Mort aux pédés ! "

D’ailleurs, Cyril Payen, grand reporter, glisse sur ce point tel un pet sur une toile cirée. Les moines ont le pouvoir, et zou, passons à autre chose, rapidement. Pas intéressant, la théocratie tibétaine. Parlons plutôt d’eux comme d’une espèce menacée, recensement à l’appui. Revenons au sujet : les méchants chinois.

7:06, l’argent va au gouvernement, pas au peuple : et encore un CPAC, mon brave.

Puis le délire continue : Pékin veut développer le Tibet à la chinoise, « en témoigne l’afflux de centaines de milliers de migrants, venus de toute la Chine ». CPAC, bordel ! La population chinoise est hyper mobile, au niveau international mais aussi en termes de migrations internes. Autour de chez moi, c’est presque l’intégralité des petits commerçants qui viennent d’autres provinces. Il y a deux possibilités : soit Cyril Payen, grand reporter, ne connaît pas la Chine, soit il est malhonnête.

L’urbanisation de Lhasa : CPAC. Même que le journaliste se trahit puisqu’il le dit, c’est explicite. Donc quoi ? Il fallait interdire l’accès aux investisseurs ? A ce stade, je commence à me demander si pour Cyril Payen, grand reporter, respecter le Tibet ne consisterait pas à le maintenir dans le sous-développement.

7:40, là le gars part complètement en vrille. Un « modèle réduit de Tian an men » ?! Il a écrit son texte sous acide, c’est pas possible autrement.

Je vous invite à comparer Tian an men et sa "réplique" tibétaine :

Nalyse
Nalyse

Rien à voir, quoi. Le seul point commun, c'est le drapeau.

Pour que ce soit encore plus net, faites donc une virée sur Google Maps. Vous verrez vraiment à quel point la comparaison est absurde.

Puis l’énigme se pose : le gouvernement fait la promotion de la culture tibétaine en vue d’attirer les touristes. Et ? C’est bien ? C’est mal ? Il faut m’aider, là...

Mini-interview d’entrepreneur : il est tibétain ou pas ?

Puis arrive l’épisode Time Square, encore un grand moment CPAC. On notera l’insistance du journaliste sur les clients « chinois » des hôtels « chinois ». Ho que j’aimerais l’entendre faire la même chose dans une région française ! « Sur le front de mer de Propriano, des restaurants français, fréquentés par des français »... Huhu, j’en frissonne !

La prostitution explose. Si c’est moi qui corrige sa copie, j’entoure et j’écris à côté « hors sujet ». Mais le reportage a-t-il réellement un sujet ? Au passage, c’est un CPAC. Ça commence à faire beaucoup.

Puis nous rencontrons un jeune, « représentatif d’une certaine jeunesse ». Pour la représentativité, on va devoir faire confiance à Cyril Payen, grand reporter. Au sujet des visas, là je reconnais humblement ne pas avoir d’infos. Pour la première fois, je m’écrase. Malheureusement, arrive la question qui tue : « Que pensez-vous de la Chine ? ». Ça me rappelle un autre reportage, vu sur Arte, où la journaliste française demandait à une chinoise « Que pensez-vous des relations entre le Tibet et la Chine ? ». La fille ne comprenait bien évidemment pas la question. Au passage, vous aurez entendu la petite référence à 2008. Il a dû se passer un truc, mais pas suffisamment important que le journaliste en parle un petit peu.

10 minutes de calvaire : Cyril Payen, grand reporter, quitte Lhasa et s’aventure vers l’ouest. Il voit les infrastructures impressionnantes. C’est de la sinisation. Cette fois c’est sûr : pour ce brave gros cul occidental, le respect de la culture, c’est le maintien dans le 12ème siècle. A-t-il pris la peine d’interroger des locaux sur l’impact positif ou négatif de ces travaux de désenclavement ? Non, pas besoin.

Pareil pour le barrage sur les « eaux magiques » : c’est mal, c’est le journaliste qui le dit. Et les bouseux du coin ? L’électricité, ils en pensent quoi ? Mystère.

Ensuite, c’est le couplet écolo : roulement de tambours... CPAC ! Et derrière, Cyril Payen, grand reporter, se désole que le Tibet soit la province la moins prospère de Chine. Notre guide adepte du retour à la nature devient soudain un obsédé du portefeuille. Bipolaire, le mec.

11:10, ha bah finalement si ! il a trouvé un cul terreux ! Alors, les routes ? l’électricité ? Non, on va rester dans le misérabilisme.

11:30, c’est le chapitre clergé. Donc Pékin a choisi un nouveau Lama pour remplacer celui qui s’oppose au régime. C’est vrai que c’est vachement bizarre. Y a que les chinois pour avoir une idée pareille. On apprend en outre que le Lama adoubé par Pékin a été « acclamé par la population ». Là, immédiatement, je me pose des questions sur la légitimité de la star du show-biz qui parcourt le monde.

12:20, le peuple a peur. L’ogre chinois provoque des crises d’incontinence collective. La preuve, deux gosses écoutent le Gangnam Style. Vous l‘ignoriez sans doute : Psy est un agent à la solde du ministère de l’acculturation. Et Cyril Payen, grand reporter, se désole que ces deux gosses ne passent pas leur temps libre à jouer du tam-tam en peau de yak.

13:00, les travailleurs migrants raflent tous les boulots de merde, CPAC. Main d’œuvre vulnérable, abondante, docile, résignée, pas chère, ils sont les premiers embauchés.

Voilà, le Tibet n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été. Encore une jolie phrase qui mériterait des explications.

Voilà, fin de la purge, retour en plateau. On ne parle toujours pas de revendications, ni de politique, on en reste au spectaculaire, au « bouleversant ». Le présentateur a « froid dans le dos ». Cyril Payen, grand reporter, explique que la Chine met le paquet pour « mater » la contestation. Pas « sécuriser » un coin de Chine où des citoyens ont tué à mains nues d'autres citoyens.

La terrible assimilation forcée est en marche... CPAC.

On évoque vaguement le « lobby tibétain ». On prend bien soin de ne pas dire qui c’est, ni ce qu’ils veulent. Ça doit pas être très important.

J’ai appris par la suite que Cyril Payen, grand reporter, serait plus ou moins traqué par les autorités chinoises en Thaïlande (c’est là-bas qu’il crèche). S’il le chopent et lui offrent un séjour tous frais payés en République Populaire, je verserai pas de larmes, je signerai pas de pétition.

Va chier !

Va chier !

Voilà, c'est fait, je me sens mieux.

Pour plus d'informations, je vous suggère la lecture d'un article du Monde Diplomatique : Défendre le Tibet sans (forcément) encenser le dalaï-lama.

Un autre : Chine-Tibet, des identités communes.

Le Tibet par des belges plus intelligents que toute la rédaction de France 24 réunie : Tibetdoc

Au sujet des travailleurs migrants, un film poignant (et même plus) : Last Train Home, visible sur DailyMotion. Regardez-le, après vous serez moins bête que Cyril Payen, grand reporter.

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Florian 18/06/2013 22:43

Et je viens de lire quelques articles du blog Tibetdoc ... après ce superbe reportage France24, ça fait un drôle de choc tout de même.

Florian 18/06/2013 22:36

Merci pour la nalyse, qui m'a permis de découvrir pas mal d'infos. D'ailleurs, le lien vers l'article du monde diplo est erroné. Voici le bon.
http://blog.mondediplo.net/2008-08-13-Defendre-le-Tibet-sans-forcement-encenser-le
Reportage effectivement nullissime et bâclé pour une question extrêmement complexe. Il y a de quoi faire pourtant : question des enjeux éco et géostratégiques au tibet, la politique chinoise de
"sinisation" (je ne connais pas le terme) de façon globale et pas qu'au Tibet, les problèmes écologiques, les questions de développement, d'urbanisation et d'aménagement, les avis des tibétains non
tarés et décérébrés, etc.. Bref, une grosse bouse qui sert juste "à faire froid dans le dos". Mais quel travail critique font les autres journalistes ... mystère ... ils ont du partir bosser à
l'équipe.

Raide 15/06/2013 07:12

Merci beaucoup, Batti, ça valait le coup d’attendre votre nalyse ! ^^
(Et, oui, sur ce coup-là, Mélenchon a parfaitement raison et est lucide mais le dire n'est pas dans l'air du temps.)

Battì 15/06/2013 06:45

Trouvé sur un forum d'expatriés :
" Comme la totalité des reportages occidentaux sur le Tibet, ils tombent dans le piège de ce qu'ils dénoncent : faire de la propagande. Pire, de la désinformation.
Le journaliste est clairement venu au Tibet dans l'objectif de filmer ce qu'il avait besoin pour appuyer son propos préconçu, avec des tas d'a priori sur ce qu'est le Tibet.

Quasiment tout de ce qu'il nous montre ressemble à n'importe quelle province chinoise : des chantiers, des caméras de vidéo-surveillance, des campagnes, des sites touristiques. Le tout agrémenté
d'une voix off au bord du suicide pour bien montrer que oh lala, le bouddhisme c'est tellement pacifique, la religion c'est tellement classe, l'eau sacrée mon dieu il faut la laisser là où elle
est, les moines s'immolent parce que le gouvernement chinois tente d'enlever de leurs pouvoirs (le journaliste reconnait lui-même que les moines détiennent la plus haute autorité, faisant bien-sûr
référence au système féodal d'esclavage pré-"invasion" chinoise).

Pas de liberté d'expression, pas de droits de l'homme. Mon dieu. Ils vont faire pleurer les autres Chinois. Les Tibétains en tant que minorité ont des avantages sociaux que n'ont pas la plupart des
Chinois, comme le droit d'avoir deux enfants.
Les gens interrogés en lousdé au marché sont des adorateurs bouddhistes, les deux jeunes qui écoutent le gangnam style n'en ont rien à foutre, mais... pourquoi ne pas avoir approfondi leur opinion
? Ça risquerait de ternir la crédibilité de son reportage sans doute.

Bref ce plaidoyer puant sur la religion bouddhiste, ce journalisme qui a oublié d'être impartial depuis bien longtemps, ce discours sous-jacent "oh mon dieu le Tibet n'est plus composé
majoritairement de moines et se modernise, quelle horreur".
Faut-il leur rappeler que les émeutes de 2008 étaient des Tibétains massacrant des Chinois à coup de pierres et cocktails molotov dans la gueule ? Faut-ils leur rappeler l'Histoire du Tibet avant
l'arrivée des Chinois ?
Qu'il vienne pas s'étonner de se faire menacer. A ce niveau le gouvernement chinois c'est pas de la censure qu'il tente de faire, c'est l'empêchement de diffusion d'une vidéo illégale et
diffamatoire sur leur pays. Ça me parait plutôt légitime. "

Battì 15/06/2013 07:04



Et si vous assurez en Angliche : http://www.youtube.com/watch?v=fYEOSCIOnrs&feature=player_embedded (c'est bon de rire parfois)