Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Wanegaine Tching Tchong

Nec pluribus impar

26 Mars 2013 , Rédigé par Battì

Y a des nouvelles qui font chier. Elles font chier parce qu’on y réagit pas comme on devrait, et ça fout la honte. On se sent merdeux. C’est mon cas, là. Je me sens merdeux.

 

Mon oncle Martial vient de s’éteindre, à l’âge de 65 ans. Vingt ans sans le revoir. Et je serai même pas à ses funérailles. Des oncles, des tantes, j’en ai une sacrée tripotée. Mais des comme lui, ça court pas les rues. Il était légionnaire, Martial. Il avait changé de nom et de nationalité, très jeune, et a fait une vingtaine d’années dans la Légion Étrangère. Toujours à droite et à gauche, partout où c’était la guerre.

 

La dernière fois que je l’ai vu, j’étais gosse. Je devais avoir dix ou onze ans, pas plus. Autant dire qu’à cet âge, un tonton qui fait la guerre, ça en jette. Il le savait, alors il me faisait plaisir en me racontant son quotidien. Les combats dans la jungle africaine, la guérilla urbaine à Beyrouth, les innovations technologiques... le feu. Il m’en parlait, mais je sais pas comment il se débrouillait, il arrivait à me faire des récits fascinants, mais toujours « tout public ». Il arrivait à se censurer sans tomber dans l’excès. Il me parlait comme à une personne intelligente, et ainsi avait su me faire saisir des choses sans avoir à les dire. Je ne lui ai jamais demandé s’il avait déjà tué quelqu’un.

 

A l’âge où on joue à « Pan ! t’es mort ! », j’avais un oncle qui me racontait qu’au combat, il avait la trouille. C’est fou, je revois la scène comme si c’était hier : il buvait le café dans la cuisine de mes parents, au Pradet. C’était le printemps, il faisait bon. Sur la table ronde, la nappe en plastique était rouge, avec des petits motifs multicolores représentant les éléments du petit-déj’. Il sortait à peine de la caserne, portait encore son treillis, manches retroussées. Il buvait le café dans un verre, c’était la première fois que je voyais ça. Il m’a dit avec un air malicieux « Tu sais, quand ça mitraille, on se trouve une planque, on baisse la tête, et on attend que ça s’arrête ». Moi qui avais grandi en regardant des films où le héros trucide quinze Viets à la douzaine, j’en revenais pas.

 

Et puis, il avait vraiment rien d’une machine de guerre. Pas grand, athlétique mais pas franchement balèze, tout gentil, tout calme, souriant. J’ai jamais pu l’imaginer en train de se battre. Déjà, le concept d’aller faire la guerre à des inconnus simplement parce qu’on te l’a ordonné, j’ai du mal ; mais alors mon oncle Martial, non, pas possible.

 

Le combat en soi, il en parlait très peu. Pourtant, il en a vu. Il a sauté sur Kolwezi. À ce sujet, il nous avait dit : « Si un jour vous entendez un gars qui se vante d’avoir sauté sur Kolwezi, soit c’est un connard, soit c’est un menteur ».

 

Par contre, les accidents en tous genres, ça, il aimait nous les raconter. Parce qu’il en a eu, le bougre. Il a eu plusieurs blessures très sérieuses. Dont une qui l’a « transformé ». Lors d’une patrouille, son blindé a roulé sur une mine. Plusieurs gars sont morts. Lui a eu le visage littéralement défoncé. Les chirurgiens lui ont reconstruit des arcades sourcilières, un nez, des pommettes. Tout refait. Et cette scène aussi je la revois avec une netteté incroyable : on frappe à la porte, ma mère ouvre. Un homme est là, en treillis, souriant, l’air un peu couillon. Ma mère « Heu, oui, qui êtes-vous ? ». « Bah c’est moi, c’est Martial ! » qu’il avait répondu en ricanant. Il devait s’y attendre, je pense.

 

De ses virées exotiques, il ramenait des machins improbables. Des araignées, notamment. Il disait que ça faisait pas beaucoup rire ses voisins. Je crois me souvenir qu’il avait aussi fait encadrer la peau du boa qui avait essayé de l’étouffer pendant son sommeil. Et puis faut voir les cadeaux qu’il nous faisait... Moi, j’avais eu droit à un gros briquet métallique en forme de Famas. Pour un môme, c’est parfait, rien à redire...

 

Il était musicien aussi. Il jouait de la trompette, et je crois qu’une fois il a fait le défilé du 14 juillet sur les Champs Élysées.

 

Puis le temps a passé, et jamais je n’ai été foutu d’aller le voir. J’avais des nouvelles par d’autres oncles et tantes. Ces dernières années, on me disait qu’il pétait pas vraiment le feu. Non seulement ça allait pas fort physiquement, mais il y avait aussi des fantômes qui venaient lui tirer les pieds pendant son sommeil. Une tante m’avait dit qu’il n’était pas rare qu’il se réveille au milieu de la nuit en hurlant.

 

Et là c’est terminé. Il dort paisiblement, maintenant. J’espère que là où il est, il pourra faire la paix avec ceux qui l’ont tourmenté toutes ces nuits. Et puis j’espère qu’il a une connexion internet pour peut-être trouver cette page, et voir qu’il y a un de ses neveux qui, contrairement aux apparences, ne l’a jamais oublié.

Partager cet article

Commenter cet article