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Wanegaine Tching Tchong

Qui a eu cette idée folle ?

6 Mars 2015 , Rédigé par Battì Publié dans #Traduction, #Éducation, #Montessori, #Dewey

Depuis le temps que je vous le dis : l'école chinoise est un carcan. Du coup, des parents essaient d'éviter cette horreur à leurs gosses.

Ça vient de chez Foreign Policy, et c'est en VO ici.

Qui a eu cette idée folle ?

Les parents aisés en ont marre de l'éducation publique

Helen Gao, le 10 février 2015

Dans la banlieue nord de Pékin, au delà de la jungle de hautes tours résidentielles et des rues saturées de véhicules qui étouffent la capitale chinoise, se trouve un vaste complexe entouré par des rangées d’aubépines et de noyers. C’est Ri Ri Xin, une des écoles alternatives qui ont fleuri autour de la ville ces dernières années. Ouverte en 2007 par un couple local, l’institution compte plus de 70 professeurs et 300 élèves, et va de la maternelle à la quatrième. « Nous ne faisons pas du tout de publicité, » déclare Zhang Dongqing, co-fondatrice de l’école dont le nom signifie « renouvellement quotidien » en chinois classique. « Les parents étaient à notre recherche dès le début, puis sont arrivés des parents à eux, puis leurs amis. »

Maria Montessori
Maria Montessori

Ri Ri Xin et les autres écoles de ce type prouvent l’intérêt croissant des parents jeunes de la classe moyenne pour l’éducation alternative, souvent basée sur les idées libérales de l’Occident, alors même que les autorités ont un peu plus serré l’étau sur les valeurs occidentales dans l’éducation supérieure. Le 30 janvier, le Ministre de l’éducation a sommé les universités de bannir les « valeurs occidentales » dans ce qui avait tout l’air d’un nouvel acte de la campagne de reprise en main de la sphère idéologique menée par le président Xi Jinping. Mais les pédagogues occidentaux comme Waldorf ou Montessori, qui auraient pu être pris pour des marques de vêtements il y a quelques années, ornent désormais les façades des écoles maternelles et primaires d’élite. Les parents espèrent épargner à leurs enfants le train-train ennuyant et stressant du système éducatif public en leur trouvant quelque chose de plus décontracté et permettant une plus grande liberté d’exploration intellectuelle. Certains, comme M. Zhang, ont fondé des écoles privées mettant en place des cursus inspirés des anciennes philosophies chinoises comme le Confucianisme ou la Taoïsme ; d’autres ont opté pour la scolarisation à domicile. Certaines écoles coutant jusqu’à 7000 € par an, plus de trois fois le revenu moyen annuel d’un ménage chinois, l’éducation alternative n’est envisageable que pour une riche minorité. Elle a fleuri sur le désir croissant de laisser tomber parmi ces chinois mieux placés pour s’y adapter.

Qui a eu cette idée folle ?

Un après-midi en semaine, en mars dernier, le béton de la cour de récréation de Ri Ri Xin bouillonnait d’activités scolaires : deux douzaines d’élèves de CE2 répétaient leurs mouvements d’arts martiaux, scandant leurs mouvements, tandis qu’un autre groupe enchainait les tirs sur un panneau de basket. Des filles sautillaient dans les bois, en train de jouer à cache-cache. Dans une classe de CP, à l’extrémité du bâtiment spacieux et en forme d’ étoile aux murs de verre, une vingtaine d’élèves se livrait à une partie de « Continuer l’histoire ». Un jeune instituteur aux joues roses annonce la première phrase : « Il était une fois un lion qui savait se servir d’une arme – » et un enfant au premier rang l’interrompt : « Mais il ne l’utilise jamais ! ». L’histoire s’est poursuivie. Le professeur reformule parfois les phrases des élèves, même s’ils interrompent fréquemment l’histoire s’ils n’aiment pas son évolution.

Qui a eu cette idée folle ?

Selon Wang Xiaofeng, mari de Mme Zhang et directeur de l’école, ils ont lancé Ri Ri Xin suite à leurs inquiétudes concernant l’éducation de leur fille cadette. L’ainée, après dix ans de labeur sans joie au sein du système public, a décidé de quitter le lycée à l’âge de dix-sept ans. Elle est ensuite entrée en lycée professionnel puis est devenue joueuse professionnelle. Cette expérience a poussé M. Wang à réfléchir à la tendance à l’homogénéisation de l’éducation chinoise, qui selon lui étouffe l’individu. « Chaque enfant est comme une graine, » dit-il. « Certains sont censés devenir du maïs, mais on les force à devenir du millet. Pourquoi ? » Et il écarte les mains. « Parce que le millet est plus cher. Mais si on fait ça, on va se retrouver avec seulement du millet. »

L'avenir (allégorie)

L'avenir (allégorie)

Beaucoup des parents aisés et ayant des connexions qui ont décidé de retirer leurs enfants de l’école publique chinoise sont bien souvent eux-mêmes sortis de ce système en vainqueurs. Cela signifie qu’ils en connaissent les inconvénients et les dangers mieux que quiconque. Nicholas Chang, ancien responsable commercial chez IBM, explique sa décision de quitter son emploi et scolariser à domicile son fils de huit ans, Felix, par son expérience personnelle des écoles chinoises. Sourire juvénile, lunettes, et un doctorat de la prestigieuse université de Tsinghua, M. Chang dégage l’assurance d’un intellectuel. Mais il se souvient du temps en salle de classe comme fait d’ennui et de confusion. « Je n’ai jamais compris ce qu’était le but de l’école, » dit M. Chang, qui en a facilement maitrisé les taches quotidiennes mais n’a eu que peu d’intérêt pour l’apprentissage. « Je passais la plupart de mon temps à me demander ce qu’on tirait de ce travail, et ce que devait être le sens d’une vraie éducation. »

Qui a eu cette idée folle ?

M. Chang cherche la réponse par l’expérimentation, avec la scolarité de son fils. M. Chang avait inscrit son fils dans une école publique de très haut niveau, mais c’était rigide et monotone ; alors il a essayé une école privée huppée, mais l’a trouvée trop attentive au statut social et à la richesse. « Le rôle fondamental de l’éducation est de former des travailleurs et des consommateurs, » dit M. Chang de ces écoles. « Ce sont des usines. »

Attiré par la philosophie du « mouvement de déscolarisation » qui accorde aux enfants une autonomie complète pour ce qui est de choisir quoi apprendre, dans un environnement libéré des contraintes institutionnelles, souvent à la maison, ou au sein de leur communauté locale, M. Chang essaie progressivement la méthode. Son fils, Felix, passe sa matinée à mémoriser son vocabulaire en allemand, et à s’entrainer à la guitare. L’après-midi, Felix rôde dans le vaste appartement, feuilletant des livres de la série Journal d’un dégonflé ou le grand classique chinois Les Trois royaumes. De jeunes étrangers passent de temps en temps pour donner une leçon de piano, de batterie, ou de dramaturgie.

Lecture bien trop longue et trop chère. Faites comme moi, regardez le film.

Qui a eu cette idée folle ?

M. Chang dit qu’il veut étendre l’expérience. Il a baptisé son projet « Éducation armada », qui matérialise sa conviction que l’apprentissage doit être un voyage en commun entre les adultes, qui seraient des porte-avions, et les enfants qui seraient des bateaux. « Ils sont libres d’explorer, » explique-t-il, « mais nous sommes là s’ils ont besoin de carburant. » Quand on lui demande s’il pense que sa méthode pourrait être plus largement mise en place en Chine, M. Chang adopte un ton plus mitigé. « Je pense que l’entrainement d’un général n’est pas la même que celui d’un soldat » dit-il. « Un vrai général ne suit clairement pas un chemin si conventionnel. Il lui faut un ensemble de compétences différent. »

John Dewey
John Dewey

L’opinion de M. Chang fait écho à la croyance traditionnelle des pédagogues de l’élite chinoise selon laquelle l’éducation est un véhicule du raffinement personnel. Au siècle dernier, alors que la Chine voyait croitre ses contacts avec l’Occident, cette conviction s’est souvent exprimée par une admiration envers les idéologies progressistes occidentales. Quelques jours avant les manifestations qui allaient déclencher le Mouvement du 4 mai, le célèbre philosophe et pédagogue John Dewey était arrivé en Chine pour promouvoir sa théorie. Parmi les intellectuels intrigués par M. Dewey se trouvait le jeune Mao Zedong, fraichement diplômé de l’école normale locale et sténographe de M. Dewey à Changsha.

Mao Zedong jeune
Mao Zedong jeune

Ces amourettes avec le libéralisme se sont arrêtées en 1949, quand les nouveaux dirigeants communistes ont mis en place des institutions académiques basées sur le modèle soviétique. L’enseignement se concentrait sur le fait d’inculquer une vision communiste du monde et de développer des compétences qui aident les diplomés à remplir le rôle social qui leur serait attribué. Même si la composante idéologique s’est affaiblie suite à la mort de M. Mao, le système contemporain, avec une insistance sur les mathématiques et la science et une tendance à rapidement diriger les étudiants vers des voies académiques précises, porte toujours la marque soviétique.

À Ri Ri Xin, les cours suivent largement le programme du système public, avec beaucoup d’importance donnée au chinois, aux maths, à l’anglais, avec des contrôles plus symboliques qu’autre chose. Les cours sont organisés de façon souple, pour permettre plus d’interaction entre élèves et instituteurs, même si elle se mue parfois en gentille anarchie. Dans un cours d’astronomie de CM1, une jeune institutrice lutte pour que sa voix reste audible par dessus le brouhaha des discussions des élèves, tout en essayant vainement d’attirer les regards vers un panorama des neufs planètes du système solaire. (NdT : Huit ! il y a huit planètes !)

M. Wang voit son modèle éducatif comme un chantier en cours. Cela n’a pas découragé d’autres parents, qui partagent sa frustration vis-à-vis du système éducatif chinois et apprécient son ouverture d’esprit. Ils semblent plus s’identifier à la philosophie pédagogique de M. Wang qu’aux détails pratiques de son approche. « Ici, les élèves et les instituteurs sont comme des amis, » dit le père de Xiaoyu, élève de CE2. « L’environnement est plus humain, c’est ce qui m’attire. »

Pendant des décennies, l’éducation publique chinoise a donné à nombre de jeunes bosseurs la possibilité de réaliser leurs ambitions par un dur travail, mais toujours dans le cadre du système. L’accent mis sur le par cœur et la mémorisation a permis d’obtenir d’excellents résultats durant trois décennies, créant des bataillons de bureaucrates instruits et des régiments de travailleurs sachant lire pour remplir les divers rôles dont avait besoin l’économie en plein essor du pays. Mais le mécontentement public à l’égard du système s’est récemment étendu. La compétition pour entrer dans les universités d’élite, toujours féroce, en est arrivée à ressembler à une guerre pour la survie aux accents darwiniens ; un rapport de mai 2014 qui examinait 79 cas de suicides d’étudiants en 2013 concluait que plus de 90 % d’entre eux avaient été causés par une pression académique intolérable.

Le système, autrement dit, semble céder de moins en moins de réponses quant à l’immense prix qu’il extorque précisément auprès de ses participants. Suite au développement de l’éducation supérieure, qui a vu quintupler le nombre d’étudiants au cours de la dernière décennie, les diplômes universitaires ne garantissent plus de respectable poste de col blanc, qui sont bien souvent ratissés par ceux qui disposent du meilleur piston. Pendant ce temps, les chinois qui étudient à l’étranger, 300000 en 2013, reviennent souvent avec des compétences avancées en langues étrangères et en pensée critique, et ils sont généralement préférés à leurs semblables qui n’ont pas bénéficié d’une telle expérience.

Étudiants chinois à Bordeaux (2011)

Étudiants chinois à Bordeaux (2011)

Influencés par cette mode, les parents sont maintenant lancés dans une course pour que leurs enfants puissent acquérir dès leur plus jeune âge les compétences transmises par les méthodes pédagogiques occidentales. Li Yue’er, une peintre devenu prof, se souvient encore du moment où elle a découvert Montessori, une pédagogue occidentale qui prône le respect de l’indépendance intellectuelle de l’enfant et le développement psychologique naturel. C’était en 1999, et « c’était comme un rayon de soleil surgissant dans mon monde de ténèbres, » m’a dit Mme Li par un après-midi de printemps. Elle a démissionné peu de temps après et a ouvert une classe Montessori dans une rue piétonne fréquentée de Yinchuan, la capitale de son Ningxia natal, essayant de convaincre les passants de lui confier leurs enfants pendant qu’ils allaient faire leurs courses. Cette méthode n’était alors pas facile à faire accepter, dans une province pauvre où les universités d’élite de la lointaine Pékin étaient plus attirantes que des concepts comme « l’esprit absorbant » ou la « valorisation de la personnalité. »

Mais l’école de Mme Li, baptisée École Ba d’après une école utopique décrite un best-seller de la littérature pour enfants japonaise, est désormais florissante. Elle compte 500 élèves et 200 instituteurs sur deux sites. Débutée avec une maternelle, elle a ouvert une classe de CE1 cet automne. En marchant dans les bâtiments, on peut voir des classes colorées décorées avec des jouets Waldorf et des ateliers d’art équipés de matériel Montessori. « L’éducation n’est qu’un outil, » expliquait Mme Li dans un magazine chinois en avril 2014, au sujet de son approche consistant à piquer dans les méthodes occidentales. « Son but est d’aider les gens à mener une vie meilleure. »

Mme Li prévoit déjà d’intégrer une autre approche dans le système de son école. Elle dit avoir signé un contrat pour louer un terrain de presque un hectare au nord-est de Pékin. C’est le futur site d’une école primaire qui suivra le modèle finlandais, dit-elle. « Après l’école primaire, il y aura un collège et un lycée. J’ai passé dix ans à construire cette maternelle. J’ai encore vingt ans. Je peux le faire. »

À 16 h 30, à Ri Ri Xin, l’école était finie. Les élèves ont filé par la porte principale et ont grimpé un par un dans une rangée de voitures alignées le long de la chaussée. Les instituteurs étaient à la porte et agitaient leurs mains pour dire au revoir tandis que les véhicules démarraient. Dans son bureau, Mme Zhang trahissait une certaine anxiété alors qu’elle songeait au futur Ri Ri Xin.

Comme nombre d’autres écoles alternatives, comme l’École Ba, Ri Ri Xin est enregistrée auprès du gouvernement de district, ce qui la protège d’un éventuel risque de fermeture forcée. Mais Mme Zhang dit que son statut juridique est insuffisant. Le projet d’une collectivité locale qui prévoit de s’accaparer les terrains loués par Ri Ri Xin à des fins commerciales est un vieux serpent de mer. « Nous n’avons aucun contrôle sur tout ça, » dit-elle.

Qui a eu cette idée folle ?

Tout aussi délicat pour les écoles : l’attribution des habilitations par le gouvernement. Dans la plupart des cas, les élèves des écoles alternatives sont autorisés à intégrer le système public à mi-chemin de leur scolarisation, du moment qu’ils passent un test standard ou possèdent un diplôme d’une école agréée. Pourtant le ministère de l’éducation ne reconnaît pas les diplômes délivrés par les institutions indépendantes comme Ri Ri Xin. Cela a dissuadé beaucoup de parents intéressés d’inscrire leurs enfants dans son école, dit Mme Zhang.

Des parents engagés ont choisi en leur âme et conscience de faire fi de leurs doutes. Le papa de Xiaoyu, l’élève de CE2 à Ri Ri Xin, dit qu’il espère simplement une vie heureuse et épanouie pour sa fille. L’éducation devrait apporter les fondations de la satisfaction spirituelle tout autant que le savoir, croit-il, pas l’épuisante ascension dont il se souvient. « Mon premier jour à l’université, je me souviens que me suis dit « Enfin, j’y suis arrivé. Plus besoin de travailler. » J’étais si lessivé. »

Peu après avoir inscrit Xiaoyu à Ri Ri Xin, Il a démissionné de son poste de journaliste à la télévision publique CCTV, qu’il occupait depuis plus vingt ans. « Les gens m’ont observé et pensé que j’avais bien fait, après tout je n’avais fait que me m’atteler à quelque chose et avancer, » dit-il. « On croit qu’on ne peut pas résister, alors qu’en fait on peut. »

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